[ENTRETIEN] : « La smart city est autant un remède qu'un poison »

Créé le : 16/03/2020
CNES

Légende : En décembre, la métropole de Montpellier a officialisé sa collaboration avec le centre spatial le CNES pour cartographier la biodiversité végétale, les risques incendie en forêt, le potentiel agricole et l'évolution des constructions urbaines. Crédit photo : DR

Propos recueillis par Virginie Jourdan

Carlos Moreno est professeur des universités à Paris (1). Depuis près de 15 ans, il travaille sur la ville et son volet « intelligent ». Pour lui, l'enjeu actuel est de créer un environnement urbain à la fois durable et basé sur la proximité.

Faut-il avoir peur de la smart city ?

La smart city reste un concept très vague. Sans limites posées, c'est une manière de donner à la technologie le pouvoir de résoudre les problèmes et les questions qui émergent dans la ville. Or, l'enjeu véritable d'une ville est de savoir comment se partagent les espaces publics et les espaces privés. Et comment la vie quotidienne des citoyens est organisée pour leur assurer le bien-être. Nous sommes bien loin de ce que proposait Cisco ou IBM en 2008 (des villes qui sont gérées à partir d'un tableau central aspirant les données de la ville, NDLR). La smart city est autant un remède qu'un poison. Tout dépend de la façon dont elle est utilisée.

Pourquoi ajoutez-vous systématiquement le qualificatif « humaine » quand vous parlez de smart city ?

Parce que la multiplication des outils numériques, et donc la technologie,  a pu, à un moment donné, déresponsabiliser les décideurs politiques. Et cela a aussi eu une incidence sur le débat démocratique qui s'est révélé moins riche, notamment sur les questions de l'inclusion de toutes et tous ou « comment vivre ensemble ? ». Le cœur de la problématique de la ville, c'est l'humain. Et pour cela l'intelligence doit être du côté des élus et des décideurs, pas dans des machines comme le promet l'intelligence artificielle. Il faut sortir de la gestion de la ville en verticale avec d'un côté l'école, puis la voirie, le logement, la mobilité, etc. Tout est interdépendant et une vision par secteur ne permet pas de penser les usages des habitants.

Que peut la ville pour les citoyens ?

Il y a six fonctions sociales essentielles qu’une ville doit remplir pour accueillir correctement ses habitants. Comment se loger, comment travailler, s'approvisionner sur le plan alimentaire, prendre soin de soi sur le volet de la santé, comment apprendre et, enfin, comment s'épanouir. Et pour tout cela, il faut du temps. Le temps pour soi, ses proches, ses voisins, pour la planète aussi afin d'émettre moins de CO2. Avec la smart city, ou les projets tels que celui d'Elon Musk avec son tunnel sous-terrain dédié à des voitures propulsées à 200 kilomètres à l'heure, ce qui est proposé c'est aller plus vite, plus loin. Nos modes de consommation et de production ont encouragé une dissociation entre le temps et l'espace. Et cette dissociation épuise la planète.

Les villes sont-elles des nœuds dans la résolution de la crise climatique ?

Nous devons réduire nos émissions de CO2 par deux pour éviter la catastrophe climatique qui se prépare. Or les villes émettent 77% des émissions de CO2 du monde, elles consomment 70% de l'énergie, elles concentrent 80% de la création de richesse et 54% de la population mondiale. Tout cela sur seulement 2% de la surface planétaire. Alors oui, évidemment, il faut créer et inventer pour se remettre à aimer la politique, à aimer les villes, pour en prendre soin comme si c'était soi-même et en faire un lieu aimable. Il nous faut un urbanisme de la proximité.

Selon vous, une ville peut-elle devenir intelligente sans impacter sa gouvernance ?

Les citoyens doivent être au clair avec les enjeux écologiques, sociaux et économiques. Ils doivent être éduqués. Ils doivent savoir comment chaque euro dépensé dans la ville vient répondre à ces trois critères. Il faut que les citoyens et les élus municipaux eux-mêmes aient aussi le vrai pouvoir de prendre des décisions pour leurs villes en matière d'aménagement routier et sur tout ce qui influe sur l'air, l'eau, l'ombre, les espaces publics, le silence et le temps. Je prône une ville du quart d'heure. Une ville dans laquelle, chaque déplacement pour apprendre, se divertir, se nourrir ou prendre soin de sa santé, ne dépasse pas les 15 minutes. C'est ce que j'appelle la ville du quart d'heure et ce serait rendre la ville à ses citoyens.

(1) Carlos Moreno est directeur scientifique de la Chaire Entreprenariat Territoire Innovation, Université Paris 1 Panthéon, Sorbonne, et IAE Sorbonne Business School.

Plus d’infos : www.moreno-web.net

 

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