[FRANCIS HALLE] Il faut sauver la forêt primaire

Publié le mar 28/09/2021 - 16:00
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Par Magali Chouvion

Les forêts abritent 80% de la biodiversité terrestre et permettent de subvenir aux besoins de 1,6 milliard de personnes, selon l’UICN, l’Union mondiale pour la nature. Pourtant, treize millions d’hectares de forêts disparaissent chaque année, notamment en zone tropicale. De plus en plus de voix, dont celle du biologiste Francis Hallé, s’élèvent pour leur nécessaire protection, au nom de la survie de l’espèce humaine. Tout simplement.

 

« Arrêter la perte et la dégradation des écosystèmes forestiers et promouvoir leur restauration pourrait contribuer à plus d'un tiers de l'atténuation totale du changement climatique que les scientifiques estiment nécessaire d'ici 2030 », alerte un rapport de l’UICN sur le rôle primordial des forêts dans la lutte contre le réchauffement climatique. Ces dernières représentent le deuxième puits de carbone du monde derrière les océans. Concrètement, « lorsqu’elles sont jeunes, les forêts fixent énormément de carbone grâce à la photosynthèse de leurs feuilles et rejettent beaucoup d’oxygène, explique Francis Hallé, biologiste et botaniste. Ensuite, elles vieillissent et leurs facultés de captation de carbone tend à diminuer pendant que celles de stockage dans leurs troncs et branches augmente. Il est donc très important de préserver les forêts anciennes, car si on les brûle ou les exploite, le carbone va se libérer dans l’atmosphère. » Et donc l’effet de serre augmenter. Les 17 millions d’hectares de forêts en France métropolitaine permettent ainsi d’absorber 70 millions de tonnes de C02 chaque année, évalue l’Office national des forêts (ONF). Soit 15 % des émissions.

Faire tomber la pluie

Autre point important, les forêts sont indispensables au maintien des sols et à l’accès à l’eau potable. L’UICN estime entre 75 et 100 milliards de dollars par an les biens et services rendus par l’écosystème. Outre le fait que leurs racines maintiennent les sols, les arbres contiennent aussi les nappes phréatiques à quelques mètres seulement de profondeur. Et dès qu’une forêt est coupée, la nappe descend, devenant par là même inaccessible. « Les arbres sont même capables de faire tomber la pluie ! », s’amuse Francis Hallé. Il poursuit : « Des collègues brésiliens ont établi qu’après 3 ou 4 jours de sécheresse, les arbres envoient dans l’atmosphère des molécules volatiles, -des parfums -, qui servent de germes aux gouttes de pluie. L’air est très humide et seuls ces germes sont nécessaires à la pluie pour tomber. Chaque espèce d’arbre a sa propre molécule, c’est extraordinairement riche. »

Mais attention, toutes les forêts n’ont pas le même rôle et la même efficacité. D’ailleurs, « il ne faut pas confondre forêt et plantation », aime à préciser Francis Hallé. Et lorsqu’il parle de forêt, le botaniste aborde en fait plus spécifiquement les forêts primaires. Ces espaces naturels, constitués d’espèces et d’âges différents, qui n’ont pas été touchés par l’homme durant des centaines d’années. Les forêts primaires – ou forêts vierges - sont surtout présentes autour de l’équateur, mais aussi aux États-Unis ou en Russie. En Europe, il n’en subsiste plus qu’une seule en Pologne.

« Au cours des 700 ans nécessaires à la constitution d’une forêt primaire, la biodiversité animale et végétale ne cessent d’augmenter jusqu’à atteindre un maximum : la forêt primaire est là ! », relate le biologiste. Aujourd’hui, l’UICN estime que ces forêts abritent 80 % de la biodiversité mondiale. Et avec la biodiversité, c’est l’esthétique forestière qui se développe aussi. « Les personnes qui ont vu, ne serait-ce qu’une seule fois, une forêt primaire, ne l’oublient pas », aime à préciser Francis Hallé. Et de citer le photographe James Balog  : « La forêt primaire est à la forêt secondaire ce que le grand canyon du Colorado est à un égout ». C’est clair ?

Gestion « catastrophique »

En France, il n’existe plus de forêt primaire depuis le début du XIXe siècle mais seulement des « secondaires » (c’est à dire qui ont subi une coupe rase ou poussé sur une coupe ou un brûlis) et des plantations. La biodiversité qu’elles abritent est donc moindre : « seulement » 50 % de la biodiversité globale française. En outre, après un long déclin, et contrairement à ce qui se passe dans plusieurs parties du monde, la surface de forêt dans notre pays s’accroît de manière continue depuis le XIXe siècle. Elle atteint aujourd’hui 17 millions d’hectares, soit un tiers du territoire métropolitain, s’enorgueillit le ministère. Seulement à y regarder de plus près, il s’agit principalement d’exploitations forestières qui ne présentent pas du tout les mêmes facultés que les forêts naturelles : monocultures d’individus du même âge, usage de pesticides, maladies telle que le scolyte dans les épicéas, coupes rases… La gestion de nos « forêts » a été longtemps catastrophique. Et malgré les engagements récents de l’ONF par exemple en matière de lutte contre les pesticides, les décisions courageuses peinent à venir. Pourtant « nous pourrions avoir des exploitations plus écologiques, précise Francis Hallé. Elles serviraient exclusivement à produire du bois. Et on pourrait laisser les forêts tranquilles ».

Enfin la forêt, se sont aussi des personnes qui y vivent ou en dépendent. 1,6 milliard de personnes (près de 25% de la population mondiale), dont beaucoup sont en situation de pauvreté. La déforestation et la dégradation des forêts sont les plus grandes menaces. Plus de la moitié des forêts tropicales du monde ont été détruites depuis les années 1960, et chaque seconde, plus d'un hectare de forêts tropicales est détruit ou considérablement dégradé. Il est temps d’en prendre conscience et de les laisser pousser.
 

+ d’infos

Plaidoyer pour la forêt tropicale, Francis Hallé, Actes Sud, 2014

Les Arbres, entre visible et invisible, Ernst Zürcher, Actes Sud, 2016

A voir

Il était une forêt, Luc Jacquet et Francis Hallé, 2013