TRIBUNE -Produits bio : « A vouloir aller trop vite, le marché pourrait bien casser son jouet ! »

Créé le : 28/02/2018
Stéphanie Pageot est éleveuse laitière bio en Loire Atlantique et Présidente de la Fédération Nationale de l'Agriculture Biologique - Crédit : FD

A l'occasion du Salon de l’agriculture, Stéphanie Pageot, Présidente de la Fédération Nationale d'Agriculture Biologique (FNAB) met en garde contre l'emballement des acteurs de la grande distribution sur le marché des produits bio, dénonce les menaces qui pèsent sur le label AB, appelle au renforcement de son cahier des charges et à la mobilisation de tous les acteurs politiques et économiques pour la mise en œoeuvre avec la filière bio d'un « nouveau projet agricole et alimentaire riche de sens pour les citoyen-nnes, ancré dans les territoires, vivable et enviable pour les paysan-nnes et pour les entreprises !».

A l’approche du Salon de l’agriculture, il y a comme une surenchère de communication sur les produits bio. Carrefour annonce la multiplication par trois de son chiffre d’affaires dans le secteur d’ici quatre ans, Leclerc se lance dans les magasins spécialisés, et toutes les marques cherchent leur gamme bio, de préférence locale ! Cette dynamique est appréciable, l’industrie agro-alimentaire ayant dix ans de retard sur les attentes des consommateurs.

Oui mais voilà, le temps de l’agriculture biologique, basée sur les cycles naturels, l’agronomie, la connaissance du vivant et du territoire auquel il appartient, n’est pas le temps court du marketing. Avec une croissance à deux chiffres, le marché bio progresse plus vite que le nombre de fermes bio, et attise les convoitises de ceux qui, il y a quelques années à peine, ne voyaient aucun avenir pour la bio et ne juraient que par les OGM et les pesticides.

Si la réglementation prévoit un processus de certification de deux à trois ans avant de pouvoir obtenir le label AB, il faut en réalité techniquement et économiquement cinq à dix ans pour trouver un équilibre global sur la ferme. A vouloir aller trop vite, le marché pourrait bien casser son jouet !

Ce sont les fondamentaux techniques de la production biologique qui font sa crédibilité, si importante pour la confiance des consommateurs. Plus le marché se tend, plus les prix montent et plus la pression de certains groupes industriels et coopératifs se fait sentir pour faire baisser les contraintes de notre cahier des charges, celui pour lequel les producteurs et les transformateurs bios historiques se sont battus !

Des élevages de 24 000 poules pondeuses où le parcours extérieur, s’il est rendu possible, n’est jamais effectif, et où l’alimentation des volailles ne pourra pas être assuré par une production sur la ferme, représentent des menaces réelles pour la qualité de notre label, pour la confiance des consommateurs mais aussi pour la survie de nos fermes.

Le travail d’adaptation de l’industrie aux spécificités de l’agriculture biologique sera long et coûteux. Et ce n’est qu’à ce prix que la qualité sera garantie pour le consommateur et l’équité pour les producteurs-trices. Il faudra moduler les approvisionnements, adapter les variétés utilisées pour assurer les rendements et améliorer la résistance aux maladies, modifier les recettes et travailler sur les goûts, et surtout investir dans la recherche, alors que l’Institut technique de l’agriculture biologique (Itab) dispose actuellement d’un budget dix fois inférieur aux besoins réels.

Arrêtons de nous gargariser avec des discours angéliques sur le développement de la bio. L’agriculture bio doit rentrer dans une économie de massification de l’offre en gardant sa cohérence et sa viabilité technique et économique pour ne pas revivre les erreurs du conventionnel.

Pour cela, il faudra :

● former sérieusement et continuellement les producteurs-trices aux méthodes de l’agriculture biologique et les accompagner techniquement, économiquement mais aussi commercialement pour qu’ils puissent maîtriser leurs coûts de production et garder la valeur ajoutée créée ;

● renforcer les exigences du label français AB et en faire un label mieux-disant que le label européen Eurofeuille, sur lequel il est aujourd’hui aligné ;

● repartir sur des bases de contractualisation commerciales saines qui permettent aux producteurs- trices de gagner leur vie correctement.

Les dirigeants des entreprises agro-alimentaires et de la grande distribution, les élus nationaux et locaux, ne doivent pas construire une bulle marketing bio, mais s’atteler, avec la filière, à un nouveau projet agricole et alimentaire riche de sens pour les citoyen-nnes, ancré dans les territoires, vivable et enviable pour les paysan-nnes et pour les entreprises !

Stéphanie Pageot est éleveuse laitière bio en Loire Atlantique et présidente de la Fédération nationale d’agriculture biologique 

 

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