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[INTERVIEW] « Relocaliser des filières et une partie de l’alimentation à Belle-Île »

Créé le : 23/05/2020

Crédit Photo : Caroline Trouillet. 

Propos recueillis par Élodie Crézé

Victor Giguet-Chevalier est chargé de mission agriculture-alimentation pour le Centre permanent d’initiatives pour l’environnement (CPIE) Belle-Ile-en-mer. Celui-ci met en œuvre, depuis 2018, le Projet alimentaire territorial ( PAT)* de l’île, territoire insulaire du Morbihan, en vue d’en refonder toute la stratégie alimentaire et de relocaliser les filières.

Quel est le profil de Belle-Île, et l’objet du Pat dans ce contexte ?
Belle-Île s’inscrit dans un système de production agricole global conventionnel, avec le recours à des structures industrielles dimensionnées à l’échelle régionale comme la laiterie Lactalis de Pontivy ou l'abattoir Bigard de Quimperlé. L’idée du Pat est de restructurer, à l’échelle de ce territoire insulaire, l’articulation entre production et consommation, et d'en limiter la distanciation. Il y a forcément des intermédiaires, par exemple pour la transformation de la viande. L’idée n’est pas non plus de nier l'utilité de l’industrie agroalimentaire, mais plutôt de relocaliser ces outils industriels pour reprendre la main sur le devenir des filières et une partie de l’alimentation. Si nous recevons des enseignements du continent et d’autres territoires insulaires, la démarche atteint ici un stade de maturité élevé. Belle-Île est, de ce fait, un territoire pilote.

Quels exemples concrets de relocalisation de l’alimentation à Belle-Île pouvez-vous donner ?
Depuis une dizaine d’années, un abattoir local fonctionne sur l’île. Il y a aussi un camion de lait qui assure la collecte, financé, comme l’abattoir, par l’intercommunalité. Des producteurs se sont regroupés pour lancer un point de vente collectif, « Au coin des producteurs », qui permet d’écouler la production locale ; une fromagerie s’est montée et le projet d’une laiterie coopérative semi-industrielle est en voie d’aboutissement.

Comment le Pat intègre-t-il les enjeux de l’insularité ?
Le fait d’être un territoire insulaire constitue un élément pédagogique puissant : on remarque davantage l’aberration à faire faire des allers-retours à un produit entre l’île et le continent, notamment à des animaux destinés à la viande. D’autant plus que le coût du transport est plus important sur une île. En revanche, l’insularité présente un caractère particulier quand il s’agit de structurer une démarche collective : les agriculteurs sont davantage choisis par le territoire qu'ils ne se choisissent entre eux comme cela peut être le cas ailleurs, même si la solidarité insulaire est bien réelle.


*Projets Alimentaires Territoriaux (PAT), prévus dans la loi d’avenir pour l’agriculture, l’alimentation et la forêt du 13 octobre 2014 (Art 39), au sein de territoires urbains comme ruraux. Ils ont vocation à répondre aux enjeux tels que la souveraineté alimentaire des territoires, ou encore la construction commune d’un système alimentaire durable et responsable.

[AUTONOMIE] À Belle-Île, l’agriculture s’affranchit du continent

Créé le : 23/05/2020
crédit Caroline Trouillet

Crédit photo : Caroline Trouillet

Par Caroline Trouillet

Dépendante du continent à plus de 90% en termes d’alimentation, Belle-Île, dans le Morbihan, rêve pourtant d’autonomie. Un souhait dont la nécessité se révèle brutalement avec l’épidémie de coronavirus. Si le chemin est long pour y parvenir, des filières agricoles s’organisent d’ores et déjà pour relocaliser leurs productions.

L’épidémie de coronavirus nous fait prendre conscience de l’importance de l’autonomie alimentaire territoriale. Avec 94 % de ses produits alimentaires importés du continent, Belle-Île-en-Mer doit encore parcourir du chemin pour atteindre l’autosuffisance. Pourtant, différentes filières agricoles s’organisent pour relocaliser leurs productions. La viande ovine et le fromage de chèvre en ont déjà pris le chemin, le lait et la farine se préparent désormais à nourrir le circuit-court insulaire.

La pointe des Poulains, les aiguilles de Port-coton puis la citadelle Vauban, veillant sévèrement sur les bateaux qui accostent au Palais. Autant de cartes postales de Belle-Île adressées chaque été par milliers au continent. Ces incontournables vues sur mer ne donnent pourtant qu’une image partielle de l’île du Morbihan, dont les habitants comptent dans leurs aïeux bien plus d’agriculteurs que de pêcheurs. Belle-Île est en effet la première île agricole de la région, avec 3 200 hectares occupés par 36 exploitations. Pourtant, la production locale ne couvre que 6 % des besoins alimentaires des 5 500 insulaires, 5 100 résidents secondaires, sans compter les 300 000 touristes de passage à l’année. 94 % des produits alimentaires, transitant par bateau, sont en effet importés du continent.

Vers une transformation locale du lait

La situation de la production laitière est emblématique. Depuis les années 1980, 90 % des 2,2 millions de litres de lait de vache produits au total sur l'île sont envoyés à l'entreprise agroalimentaire Lactalis, pour être transformés en poudre de lait et mozzarella à l’usine de Pontivy. Le coût de ce collectage, par camion puis bateau, est financé par la Communauté de communes de Belle-Île-en-Mer à hauteur de 75 0000 euros. « C’est malheureux que tout ce lait parte sur le continent pour nous revenir en briques. Nous habitons toujours dans nos fermes. Alors quand on a une bête ou un produit, on aime savoir où il va. Il s’agit de la valorisation de son travail et d’une continuité familiale » insiste Huguette Huël, qui élève 18 normandes, dont elle transforme le lait en beurre et crème glacée. Si elles ne sont actuellement que deux, avec Maud Meyenberg, artisane fromagère, à transformer 10 % du lait de vache bellilois, quatre éleveurs semblent toutefois décidés à leur emboîter le pas. S’émancipant en partie de Lactalis, ils se sont associés pour créer une laiterie d’ici 2021.

« 350 000 litres. Ce sera le volume de lait transformé au démarrage, avec des produits ultra frais : fromages frais, yaourts, crème, fromages blancs. D’ici 7 ans, l’objectif est d’augmenter le volume et de réfléchir à une recette de fromage affiné typique de Belle-Île », détaille Mary-Anne Bassoleil. La jeune femme a épaulé les éleveurs deux années durant dans la maturation de ce projet, comme salariée du Centre permanent d'initiatives pour l'environnement (CPIE). Dirigée par Guillaume Février, l’association accompagne les projets agricoles de l’île depuis 2004, et porte depuis deux ans un Projet alimentaire territorial (PAT) visant à relocaliser les filières. Mary-Anne aide aujourd’hui à son compte les éleveurs laitiers à passer ce cap, certes périlleux, mais garant d’une estime mise à mal par un système productiviste. « On ne veut plus dépendre d’une grosse laiterie, qui décide du prix de vente. Il me faut 330 euros pour 1000 litres de lait pour couvrir mes frais de production. Le mois dernier, il m’a été payé 331. Nous avons tout juste de quoi survivre », déplore un des éleveurs investis dans le projet. Impatient de gagner en autonomie, il valorise toutefois son élevage de brebis en circuit-court, puisque sa viande d’agneau est vendue à la boutique Au coin des Producteurs, association de 12 exploitants pensée comme un prolongement de leurs fermes.

Viande ovine et fromage de chèvre, champions du circuit-court

Déjà, 28 fermes belliloises, soit plus de 75 %, réalisent tout ou partie de leur chiffre d’affaires en circuit court, un pourcentage très élevé par rapport à la moyenne en France métropolitaine de 20 % (source Inra, 2016). La production ovine est une des mieux rodée à cette distribution puisque 70 % de la viande d’agneau produite sur l’île y est consommée. Cédric Maziller, qui sillonne les marchés à bord de sa charcuterie itinérante L’eau à la bouche, participe à faire vivre la filière en se fournissant auprès d’un des neuf éleveurs, en agneaux, mais pas seulement. « Plutôt que toutes ses brebis partent sur le continent à un prix dérisoire, je les valorise en saucisses, rillettes, chorizo. Ainsi l’éleveur ne vend pas à perte, ça fait tourner l’abattoir et j’ai une viande de qualité », explique l’artisan, qui aimerait fonctionner de même pour sa « cochonnaille sans cochonnerie ». « Si seulement quelqu’un pouvait s’installer pour faire du porc d’extérieur, de qualité », espère le médailler d’argent du 1er mondial du saucisson de 2018. Faute de production locale, il importe du porc breton label rouge, et s’attelle à la construction de son propre atelier de transformation pour développer des produits de conserverie.

Contre l’enfrichement, la polyculture

Avec la viande d’agneau, le fromage de chèvre est un chouchou du terroir bellilois. Sa consommation locale surpasse la moyenne nationale, telle que les deux producteurs ont du mal à suivre. « Les crêperies nous sollicitent, elles veulent travailler avec des producteurs locaux, c’est inévitable ! Mais nous avons refusé la troisième demande, nous ne produisons pas assez de fromages pour satisfaire Belle-Île », confirme Franck Guégan, qui élève avec sa femme Soizic 80 poitevines. Maël Aillet, avec ses 36 alpines, écoule aussi tous ses fromages à la boutique au Coin des Producteurs, aux restaurateurs et à la ferme. Petit nouveau dans sa bergerie, un moulin électrique sur meule de pierre lui permet aussi de tester la transformation de blé noir qu’il a commencé à cultiver en farine.

L’initiative devrait faire des émules, puisque Maël est membre de l’association du Grain au Pain, créée en décembre 2019 pour structurer une filière meunière locale, associant des agriculteurs et des crêpiers, boulangers, biscuitiers, brasseurs. « Nous aimerions encourager la polyculture, puisque la culture de céréales sur l’île est essentiellement fourragère. Par exemple, développer la culture de féverole, riche en protéines, et de blé pour la transformation en farine, sur un même champ, pourrait permettre aux éleveurs de limiter l’importation de tourteau de soja pour alimenter leurs troupeaux » propose Jacques Marion, co-fondateur de l’association. Cultiver des céréales meunières pourrait aussi valoriser les terres enfrichées, qui représentent 17% de la surface totale du territoire, provoquant une uniformisation des paysages et une perte de biodiversité. « Ce serait si bien de revoir les ailes d’un moulin à vent tourner », poursuit Jacques Marion, au souvenir des 18 moulins jadis en fonction à Belle-Île. Un souhait réalisable si l’association parvient à racheter ou à rénover un des six survivants, l’érigeant par là même en « emblème d’écologie, de circuit-court et de patrimoine ».

Parmi d’autres espérances, le rêve de Jacques sera sans doute évoqué lors du prochain forum de l’agriculture et de l’alimentation Belliloises, organisé par le CPIE(1). Action foncière, relocalisation et valorisation de l’agriculture de proximité, résilience alimentaire et approvisionnement en milieu insulaire, regards de chercheurs sur les développements à venir … tous les enjeux d’une autonomie alimentaire seront passés au peigne fin.

  1. À l’heure où nous bouclons ces lignes, la date du forum, initialement prévu pour mi-mai est inconnue, à cause du coronavirus.

Plus d’infos :

CPIE de Belle-île-en-mer : www.belle-ile-nature.org

« Au coin des Producteurs » : www.belle-ile.com/faire/visiter/terre-de-saveurs/138594-au-coin-des-producteurs

Site internet de Cédric Maziller : www.leaualabouche-belle-ile.com/charcuteries

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