Caméras, intelligence artificielle, « safe cities »... Demain, tous surveillés ?

Créé le : 08/10/2018

Par Célia Pousset

Que ce soit dans les grandes villes, les campagnes ou les collèges, des technologies — plus ou moins innovantes — prétendent garantir notre sécurité, au détriment du respect de la vie privée. Des dispositifs qui interrogent notre société. Et qui ont un coût, financier comme éthique.


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Tous « vidéoprotégés »

La vidéosurveillance s’impose massivement dans l’espace public français. Depuis 2007, l’État a participé au financement de 49 353 caméras sur l’ensemble du territoire, à hauteur de 213 millions d’euros. Dans un climat de crispation sécuritaire, le recours à la « vidéoprotection » rencontre de moins en moins de résistance.

« La population en demande toujours davantage. Le débat sur le respect de la vie privée n’existe plus, même les élus d’opposition ont cessé d’être vent debout contre la vidéoprotection », assure Olivier Arsac, adjoint au maire de Toulouse, en charge de la sécurité et de la prévention de la délinquance. Dans la quatrième plus grande ville française, le nombre de caméras est passé de 21 à 350 depuis l’élection du maire Jean-Luc Moudenc (LR), en 2014. Une prouesse — issue d’un engagement de campagne — et, selon Olivier Arsac, souhaitée par les habitants, à tel point que ce dernier a plutôt « tendance à freiner les sollicitations ». Au total, huit millions d’euros ont été investis — dont un million subventionné par l’État — et trente-cinq opérateurs travaillent au centre de surveillance urbaine (CSU) de Toulouse. « Une nécessité », en réponse « au fort sentiment d’insécurité des Toulousains ». Prévention, meilleure réactivité des policiers sur le terrain, flagrants délits, élucidations d’affaires… Les caméras sont « des auxiliaires de justice » dont la municipalité se montre très fière.

L’engouement pour ce qui est appelé « vidéoprotection », depuis 2011, pour désigner de façon plus rassurante l’usage de caméras dans l’espace public*, dépasse les clivages politiques traditionnels. Laurent Mucchielli, directeur de recherche au CNRS et sociologue de la déviance et de l’action publique, rapporte : « La vidéosurveillance n’est pas de droite et son absence n’est pas de gauche, bien que les budgets consacrés diffèrent. Les grandes villes de gauche qui s’y opposaient s’y sont mises, elles aussi. »

L'œuvre d'un artiste de rue pour dénoncer la vidéosurveillance.

À Villeurbanne (69), Jean-Paul Bret (PS) faisait figure d’exception en étant l’un des seuls maires d’une ville de plus de 100 000 habitants à refuser la vidéosurveillance dans ses rues. Or, depuis juin 2018, la municipalité est dotée d’une trentaine de caméras. « Notre démarche est pragmatique », explique Didier Vullierme, adjoint à la sécurité et à la prévention de Villeurbanne : « C’est une question de coût : en 2011, une caméra valait 60 000 euros, contre environ 12 000 euros aujourd’hui. Cela nous amène à revoir notre copie. » Les autres raisons invoquées sont « une hausse des incivilités » (qui ne se traduisent pas nécessairement en dépôt de plaintes et sont difficilement quantifiables) et le choc des attentats du 14 juillet 2016, à Nice. D’un budget prévisionnel de 450 000 euros, le dispositif ne s’accompagne pas d’un visionnage continu des images, contrairement à la plupart des grandes villes. « Disposer d’un agent devant les écrans en permanence ne sert à rien. Les policiers formés au travail d’opérateur de vidéosurveillance sont plus utiles sur le terrain », estime Didier Vullierme. Il conclut : « Une caméra en soi n’est pas une baguette magique. Elle ne protège de rien. Ce sont les agents dans les rues qui protègent. »

Le paradoxe niçois

Cependant, dans de nombreuses villes, le choix de se lancer dans la vidéosurveillance semble répondre à une logique d’économie des moyens humains. « Mettre des caméras permet de faire passer la pilule du manque d’effectifs policiers et de la fermeture de brigades de gendarmerie dans les campagnes », analyse Julien Gautier, membre du collectif citoyen de Vézelay. Ce cercle informel d’habitants réclamait la tenue d’un débat public sur le projet de vidéoprotection dans leur commune de l’Yonne. Celle-ci compte seulement 500 résidents, mais sa basilique attire 800 000 touristes par an. « La gendarmerie a admis qu’il n’y avait pas de délinquance à Vézelay, commente Julien Gautier. Mais la mairie parle de risque terroriste lié à la renommée de notre basilique pour justifier les caméras. »

Le sociologue Laurent Mucchielli constate que de nombreuses villes, mais aussi des villages, se sont dotées de vidéosurveillance depuis les attentats de Charlie Hebdo. « Un des plus gros mensonges est de faire croire que les caméras nous protègent du terrorisme », clame-t-il. À titre d’exemple, il cite l’attentat de la promenade des Anglais, à Nice, le 14 juillet 2016. La préfecture des Alpes-Maritimes est la ville la plus vidéosurveillée de France, mais les 2000 caméras et 125 opérateurs n’ont pas pu empêcher l’attaque au camion-bélier sur les passants. Ni la prévenir : « Alors qu’au lendemain des attentats de janvier 2015, Christian Estrosi jurait que rien de tel n’aurait pu arriver à Nice, les images de vidéosurveillance montrent que le terroriste a fait une douzaine de repérages sur la promenade des Anglais avec un camion au tonnage illicite. »

Stratégie marketing de l’industrie de la sécurité

Ce sont ces limites que le collectif Vézelien a souhaité porter à la connaissance des habitants. Suite à une pétition, il parvient à organiser une réunion d’information au printemps 2018 avec le sous-préfet de l’Yonne. Un cahier en mairie fait office de consultation citoyenne. Résultat : les habitants sont opposés à 56 % au dispositif de vidéoprotection, mais le conseil municipal a tout de même acté le projet. « Ils se sont assis sur leur pseudo-consultation, ils veulent faire comme les villes voisines ! », déplore Julien Gautier.

De son côté, Henry Busquet, de la ligue des droits de l’homme (LDH) de Nice, critique aussi la systématisation du recours à la vidéosurveillance sans diagnostic sérieux des besoins : « Les caméras agissent comme un placébo, regrette-t-il. Je n’y suis pas opposé par principe, mais quasiment toutes les demandes d’autorisation auprès de la préfecture sont acceptées. La commission départementale chargée de les étudier est une chambre d’enregistrement. »

Des opérateurs de vidéosurveillance.

Et le sociologue Mucchielli va même plus loin. Selon lui, le succès de la vidéosurveillance est le résultat d’une conjonction d’intérêts particuliers : logiques électorales, police en mal de reconnaissance, sentiment d’insécurité lié aux fragilités individuelles de la population... Et stratégie marketing de l’industrie de la sécurité : « Contrairement aux élus, les industriels savent très bien ce qu’ils font. Ils vendent leurs produits en faisant croire que cela va révolutionner nos vies. D’abord, il s’agissait de simples caméras fixes, puis tournantes, à infrarouge, et maintenant prédictives. La course à la technologie est lancée ! », dénonce encore le scientifique.

Surveillés par les machines

Analyse des traits du visage, de l’expression, de la démarche, de la voix : les caméras ne sont plus seulement des boîtes enregistreuses : elles deviennent « intelligentes » et sont capables d’analyser les images qu’elles produisent. « Les villes aiment de plus en plus les outils de gestion de crise et le traitement intelligent de la vidéosurveillance », admet Jacques Roujansky, délégué général du conseil des industries de la confiance et de la sécurité (CICS). Ce lobby représente plus de 1 000 entreprises de l’industrie de la sécurité, soit 22 milliards d’euros de chiffre d’affaires. Il se présente comme le premier interlocuteur des pouvoirs publics. À l’écouter, les progrès technologiques en matière de vidéosurveillance feraient gagner en efficacité : « Avant, il fallait qu’un agent soit présent pour regarder les images, c’était un système coûteux et assez inefficace. Avec l’intelligence artificielle, le traitement automatique de la vidéo détecte les chutes, mouvements de foule, un bagage oublié… » Il y voit aussi un intérêt pour la vie privée : « On gagne en termes de protection de la vie privée. Plus personne n’est derrière l’écran, en train de regarder en permanence ce qu’il se passe. »

Une ambiance Big Browser, qui a notamment séduit la ville de Toulouse avec l’équipement de trente de ces caméras dès juin 2017, en contrat avec l’entreprise IBM. Laurent Mucchielli est quant à lui catégorique : en plus d’envoyer de fausses alertes qui démobilisent les policiers, elles contribueraient à disqualifier l’intelligence humaine. Le chercheur s’interroge : « Qui a démontré que l’homme était moins capable d’anticiper, d’analyser et d’interpréter que les machines ? »

* Dans tous les textes législatifs et réglementaires, le mot : « vidéosurveillance » est remplacé par le mot « vidéoprotection » depuis la loi d’orientation et de programmation pour la performance de la sécurité intérieure du 14 mars 2011.


À lire : Vous êtes filmés ! Enquête sur le bluff de la vidéosurveillance, Laurent Mucchielli, Armand Colin, 17,90 €

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