Vigne de Cocagne : de la solidarité par grappes

Créé le : 08/10/2018

Par François Delotte et Célia Pousset

Elle s’inspire des fameux Jardins de Cocagne, qui emploient des personnes en insertion dans des exploitations maraîchères. La première Vigne de Cocagne de France a été inaugurée cette année, près de Montpellier. Reportage, en pleines vendanges.

Un chemin de terre traverse les vignes pour mener à un antique corps de ferme au toit de tuiles rondes. Des cagettes pleines de généreuses grappes violettes rythment les rangs. Par endroits, des têtes émergent de cette étendue verte. Dans la parcelle, on s’active pour ramasser les fruits au plus vite. 

La saison des vendanges bat son plein dans le massif de la Gardiole. Et, à première vue, rien ne distingue les sept hectares du Mas Mirabeau, situé à Fabrègues, une quinzaine de kilomètres à l’est de Montpellier, des autres domaines alentour. Pourtant, une saveur inédite parfume déjà cette cuvée 2018...Inaugurée en juin dernier, mais opérationnelle depuis décembre 2017, l’exploitation est la première Vigne de Cocagne de France. Elle applique à la viticulture les principes des Jardins de cocagne (cf. encadré), et devient une exploitation maraîchère employant des personnes éprouvant des difficultés d’insertions professionnelles.

Former et accompagner

Les parcelles viticoles s’insèrent dans un ensemble de 220 hectares appartenant à la ville de Fabrègues. Cette dernière délègue leur gestion à la société coopérative d’intérêt collectif (SCIC) Vigne de Cocagne, via un bail de fermage. « Nous partons d’un constat simple : le secteur du vin a du mal à recruter localement des professionnels expérimentés. Et ce, alors que le taux de chômage peut atteindre 15 % par endroit dans le département », expose Pauline Chatin, entre deux pieds de vigne, sécateur à la main, lunettes de soleil et chapeau vissé sur la tête.

Les vignes du domaine sont situées dans le secteur naturel sensible du massif de la Gardiole, secteur confronté à la pression de l’urbanisation. © F. Delotte

La jeune femme de 33 ans est à l’origine du projet. Elle est aussi la gérante de la coopérative. Après avoir effectué une reconversion professionnelle en obtenant un BTS viticulture et œnologie, cette ancienne consultante en développement durable a voulu concilier sa passion du vin et la solidarité. « Des personnes ont besoin de reprendre confiance en elles. Nous voulons les accompagner en leur offrant une formation complète », poursuit Pauline Chatin.

Céline, 25 ans, a rejoint l’équipe fin août. Cette paysagiste de formation, originaire du Territoire de Belfort, a elle aussi souhaité se réorienter dans les métiers de la vigne. Elle est à ce jour la seulesalariée en insertion du groupe. « Je viens d’une région viticole et le sujet m’a toujours intéressé. Après avoir travaillé quatre ans dans le paysage, je ne voyais pas de perspectives d’évolution dans cette branche », raconte-t-elle. Le temps de trouver sa voie, Céline est passée par l’usine. Short et chaussures de rando aux pieds, elle débute son contrat sur les chapeaux de roue, en pleine période de ramassage des grappes. « Le travail physique ne me fait pas peur, mais je voulais faire quelque chose qui ne soit pas monotone. Puis j’aime bien être à l’extérieur », assure-t-elle, enthousiaste.

« Un public qui peut être fragile »

Le Mas Mirabeau accueille des travailleurs en contrat d’insertion depuis décembre dernier. Ces contrats, de deux ans maximum, sont rémunérés au Smic et financés pour moitié par l’État1. Des chômeurs de longue durée peuvent y prétendre ou encore des jeunes sans-emploi de moins de 26 ans. Pauline Chatin ne cache pas qu’il peut y avoir du mouvement : « Un autre salarié va nous rejoindre la semaine prochaine et nous souhaiterions en recruter un troisième. Depuis décembre, deux autres personnes ont déjà tenté l’aventure avec nous, avant de partir. Ces risques font partie du projet, car nous travaillons avec un public qui peut être fragile. »

L’idée est justement d’offrir une sécurité aux individus en leur « apprenant toutes les étapes du travail du vin, de la taille à la cave, en passant par le labour et les vendanges », explique Jean-Charles Thibault, chef de culture de la Scic. Ce professionnel aguerri de 48 ans a, avant tout, le souci de transmettre sa passion, quelle que soit la personne en apprentissage. « Je n’ai pas le sentiment de faire de l’insertion », affirme-t-il. Néanmoins, au fil des semaines, il découvre les parcours souvent accidentés de celles et ceux qu’il encadre : difficultés professionnelles, familiales ou de santé. « Quelques fois, les personnes se confient. Cette écoute fait partie du travail. Il faut repenser la place de l’humain dans l’agriculture », glisse-t-il.

Travailleurs saisonniers, Manon et Alexandre participent à ces premières vendanges. © F. Delotte

La place de l’environnement au sein des pratiques agricoles fait aussi partie des sujets de réflexion. À l’image des herbes folles qui poussent dans les rangées de vignes, la vie reprend petit à petit ses droits à Mas Mirabeau. « Nous avons hérité d’un vignoble qui, auparavant, était exploité de façon intensive, avec usage de pesticides et recours à de trop nombreux labours qui fatiguent les sols », décrit Pauline Chatin. « Nous avons logiquement fait le choix de la certification bio », poursuit-elle. Une démarche qui dure trois ans, au bout de laquelle l’exploitation pourra obtenir le précieux label. Mais la Vigne de Cocagne ne s’arrête pas là. Les salariés Mirabeau doivent passer obligatoirement le brevet permettant de conduire un tracteur, sésame nécessaire à une insertion durable dans le secteur. Cependant, le recours à la mécanisation, qui peut abîmer les pieds de vigne, est limité. Ainsi, les six ou sept saisonniers employés pour les vendanges ramassent les grappes à la main, armés de simples sécateurs. La garantie d’obtenir des grains de bonne qualité. « Cela me plaît. Nous travaillons dans le respect de la nature, tout en visant la qualité plutôt que la quantité », déclare Céline, près d’une caisse remplie de belles grappes de Merlot. 

De la décharge à l’agroécologie

Cette approche environnementale s’insère dans un projet plus vaste de reconquête de la biodiversité. Durant les années 2000, la communauté d’agglomération de Montpellier souhaitait implanter une décharge sur le site. Un projet fortement contesté par les habitants, réunis en association (Les Gardiens de la Gardiole) et par la municipalité de Fabrègues. La mobilisation a payé car, en 2011, le projet a été abandonné. Le terrain a alors été laissé à l’abandon, avant que le projet de Pauline Chatin ne soit adopté par la mairie, en 2016. La ville a profité de l’occasion pour reprendre la main sur ces terres, situées au cœur du site naturel sensible de la Gardiole. Signe de l’évolution de son positionnement, Montpellier Méditerranée Métropole est devenu partenaire du projet. « Il a été décidé de faire de Mirabeau une vitrine de l’agroécologie. Un site destiné à montrer qu’agriculture et biodiversité sont compatibles », commente Pauline. 

La coordination de la gestion globale du site a été confiée au Conservatoire des espaces naturels du Languedoc-Roussillon (CEN-LR), association de protection de la nature. Plusieurs espèces emblématiques du massif de la Gardiole ont été recensées. Parmi elles, « l’ail petit moly, la magicienne dentelée — une sauterelle — ou encore le lézard ocellé… », énumère Pascal Cauchois, chargé de gestion écologique au CEN-LR. La régénération d’un écosystème équilibré et résilient sera soutenue par un projet d’agroforesterie, avec la présence d’ovins. Des haies abriteront des auxiliaires de l’agriculture, évitant l’usage de produits chimiques sur les cultures. En plus de l’oliveraie déjà présente, des figuiers, des grenadiers et d’autres arbres seront plantés.

Céline, 25 ans, est embauchée via un contrat d’insertion. L’occasion de se former à un nouveau métier. © F. Delotte

D’ici 2019-2020, un maraîcher et un éleveur de moutons devraient rejoindre l’aventure. Le site sera alors ouvert au public avec, à terme, la création d’une guinguette, et même d’un gîte rural ! Côté vin, la première cuvée « Cocagne » devrait être mise en vente sur place ou dans quelques magasins de produits locaux, d’ici le printemps prochain. « Nous espérons pouvoir produire 25 000 bouteilles de rouge et de rosé bénéficiant de l’indication géographique protégée Collines de la Mourre », témoigne le chef de culture, Jean-Charles Thibault. Patience... 

1Outre la participation de l’État (Direccte - Directions régionales des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l’emploi), Vigne de Cocagne bénéficie du soutien de la Commune de Fabrègues, du Département de l’Hérault et de la Région Occitanie. Mais aussi de fondations comme la Fondation Macif, la Fondation AG2R La Mondiale, la Fondation Caritas, la Fondation Daniel et Nina Carasso, la Fondation Lemarchand, la Fondation RTE, et la Fondation Immochan.


Un projet inspiré des Jardins de Cocagne

Comme son nom l’indique, la Vigne de Cocagne de Fabrègues est inspirée du fonctionnement des Jardins de Cocagne. Ces derniers sont des exploitations maraîchères biologiques d’insertion sociale et professionnelle. Principalement portées par des associations, elles proposent des contrats de travail à des personnes de tous âges rencontrant « des difficultés d’ordre professionnel, social ou personnel », indique le réseau des Jardins de Cocagne, sur son site internet. « Les Jardins de Cocagne permettent à ces personnes de retrouver un emploi et de (re) construire un projet professionnel et personnel », peut-on lire. Mais un autre volet du projet est de promouvoir une alimentation saine et locale. Les productions sont distribuées à des « adhérents-consommateurs » sous forme de paniers bio hebdomadaires.

Circuits courts

Vigne de Cocagne est adhérent au Réseau de Cocagne. « Cela suppose pour nous de proposer des parcours d’insertion à des personnes éloignées de l’emploi », indique Pauline Chatin, gérante de Vignes de Cocagne. « Il nous faut aussi respecter le cahier des charges de l’agriculture biologique et commercialiser majoritairement notre production en direct et via les circuits courts », continue-t-elle. Ainsi, le vin de Vigne de Cocagne sera disponible en vente directe au domaine ou dans des commerces de proximité. À noter : il est aussi possible de réserver dès aujourd’hui des bouteilles de la cuvée 2019 sur le site suivant : https://bluebees.fr/fr/project/454-vigne-cocagne

Plus d’infos : www.reseaucocagne.asso.fr

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