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Vandana Shiva à Marseille : du théâtre au jardin

Créé le : 16/03/2018
JD / LMDP

Par Eric Dehorter

Vandana Shiva était à Marseille, pour une conférence exceptionnelle organisée par Sant Transition !, au théâtre Toursky, le 21 février dernier. Le lendemain matin, elle se rendait dans des jardins collectifs des Quartiers Nord en compagnie de l'équipe de tournage de PrioriTerre, programme diffusé sur France 3 Provence-Alpes-Côte-d'Azur. Récit par Eric Dehorter, journaliste de l'émission...

 

A Suzanne

 

Elle est là souriante, dans le salon de l'hôtel, à 8h30 du matin, enveloppée dans un grand duffle-coat bleu marine, qui recouvre son sari. Vandana aurait certainement préféré rester au lit à ne rien faire, c'est son activité préférée quand elle ne parcours pas le monde pour porter le message de l'agriculture paysanne qui doit se débarrasser de l'agrochimie. Mais son agenda lui laisse rarement ce loisir.

Hier elle a été acclamée au Théâtre Toursky dans une salle enthousiaste mais elle est presque rentrée à minuit. Et ce matin, elle sera accompagnée par une équipe de tournage de télévision pour le magazine PrioriTerre de France 3.

En plus, c'est probablement un des jours les plus froids de l'année à Marseille avec un vent qui ne donne absolument pas l'envie de faire des visites.

Mais elle attend avec bienveillance de rencontrer ces marseillais qui animent des jardins collectifs et partagés dans les quartiers nord de Marseille avant de repartir pour une autre conférence, à Montpellier cette fois.

Première rencontre avec Lucile et le collectif Chiendent, un jardin situé dans le quartier des Borels au domaine de l'Annonciade. A l’origine c’est Ambroise, fils de la propriétaire des lieux qui doit accueillir Vandana. Il a prévenu sa maman toute heureuse de la venue de Vandana à l’Annonciade. Suzanne est hospitalisée et doit revenir l’après-midi même finir ses jours dans la maison.

Comme si la visite de Vandana était déjà un hommage, on prévient Ambroise que Suzanne a choisi ce moment pour partir. Emotion dans le groupe, il doit partir pour l’hôpital, il reviendra plus tard. Lucile prend la relève

Au départ c'est Suzanne, la propriétaire des lieux où s’est montée autour d’elle une coopérative d'habitants, qui a accepté d'ouvrir son jardin aux habitants sans terre en mal de jardinage, à côté d'un morceau réservé aux résidents (même si ça se mélange parfois avec bonheur). On s'inspire des techniques de la permaculture, de l'agroécologie et même de l'agroforesterie puis qu'il y a un petit bois en devenir de forêt nourricière dans le terrain.

Vandana Shiva découvre des choux kale qui poussent en plein Marseille - JD / LMDP

Des graines 'Vandana Shiva » dans les Quartiers Nord

Les amandiers sont en fleurs, Vandana en profite pour évoquer l'amande de Californie qui domine le marché avec les trois quart de la production mondiale, au prix d'une industrialisation qui consomme 10% de l'eau de la Californie, importe des tas de ruches au moment de la pollinisation, pour un produit aux piètres qualités gustatives et nutritives. N'achetez pas d'amandes de Californie, vivent les bonnes amandes !

Elle découvre la blette rouge: "quelle merveille de dessin et de conception cette feuille !" Déguste une feuille de chou Kale de Florence: vous savez il y a deux choses qui ont conquises le monde ces derniers temps grâce à leur qualités nutritives: Le chou Kale et le curcuma d'Inde pour ses propriétés notamment anticancéreuses.

Le collectif Chiendent lui explique qu'ils travaillent sur les semences paysannes et regardent ce qui est le mieux adapté au terroir. Ils viennent deux fois par mois et utilisent la plupart du temps les légumes produits sur place pour des repas festifs de solidarité ou de soutien à des causes qui leur tient à coeur.

Par exemple, ils soutiennent le collectif migrants 13 "Al manba" (la source-sous entendu des solutions-en soudanais), ou l'association "Graines et Cinéma" qui apporte des graines paysannes dans des territoires en conflit du moyen orient comme la Syrie et reviennent ensuite avec des images de la vie là bas.

C'est ce qui explique que certains végétaux sont laissés monter en graine dans le jardin. On trouve d'ailleurs dans la réserve, des graines étiquetées "Vandana Shiva". Ce sont des graines sélectionnées au départ par l'association de Vandana, qui ont transitées par le collectif Longo Mai et qui se retrouve à l'Annonciade. Vandana retrouve ainsi au coeur des quartiers nord de Marseille un sachet de graines avec son nom dessus !

"Au fait, vous connaissez l'histoire du nom de mon association? Navdania, les neuf graines ?

Un jour j'étais dans une zone très reculée du Kerala en Inde et je découvre un champ avec neuf cultures! Neuf cultures, mais c'est génial, c'est comme ça que l'on doit provoquer des synergies entre les plantes pour renforcer leur système immunitaire et entre autre se passer des pesticides ! C'est super! "

Sur le côté, un paysan regarde intrigué son enthousiasme et utilise un nom de sa langue locale: "Evidemment! Navdania, les neufs graines: il y a neuf planètes dans notre système, alors je plante neuf cultures dans mon champ, ainsi je me préoccupe aussi bien du cosmos que de la diversité alimentaire nécessaire à la bonne nutrition de mon corps ! Navdania, neuf récoltes !

 

Devant cette démonstration pleine de bon sens et d'universalité, j'ai décidé d'appeler mon mouvement Navdania ! "

Vandana Shiva émerveillé par la beauté d'une feuille de blette rouge - JD / LMDP

Apprendre à « faire pousser de la nourriture »

Mais il est déjà l'heure de passer au jardin suivant, le jardin des Aures. Ici c'est Nidal qui lui explique que le site appartient à la paroisse protestante. On y accueille à la fois des cours de français pour étrangers, du soutien informatique ou des distributions des Restos du Coeur. On y trouve également une école à pédagogie alternative, « Bricabracs », type Freinet/ Korczak/ Freire/ Ecole du 3e type, et accessible à toutes les familles avec des cotisations très faibles. L'équilibre financier est difficile à atteindre et l'école, qui se présente plutôt comme un lieu d’espaces éducatifs, est toujours en recherche de soutiens financiers, les chiendents ont déjà prévu un repas de soutien pour la cause.

Justement les enfants sont comme chaque semaine en train de jardiner, de même que d'autres habitants du quartier qui ont eu vent de la visite de Vandana!

Les enfants sont en train d'établir une "lasagne", avec Lilian le jardinier, une technique de culture multicouches empruntée à la permaculture, alternant bois, compost, déchets végétaux frais et déchets de cuisine dans laquelle les plantes seront installées pour que les racines soient à l’aise avec beaucoup de matière organique.

" Vous savez, leur dit Vandana, ce que vous apprenez là, c'est probablement le cours le plus important, savoir faire pousser sa nourriture. Mais il ne faut pas simplement l'apprendre, plus tard il faudra le faire ! " On lui montre un poulailler. Au bout d'un moment Vandana interpelle Nidal.

" Vous savez, vous devriez faire une banque de graines ici, vous êtes bien installés pour ça. Partout il faut sélectionner les graines paysannes qui s'adaptent le mieux au terroir. Ça prend du temps mais au final on a des plantes qui ont beaucoup plus de qualité nutritives que les hybrides produites par les semenciers et qu'on ne peut pas reproduire.

Ici vous pouvez produire vos propres graines et les conserver, je vous mettrai en relation avec mes correspondants européens si vous voulez. Vous savez que nous faisons des formations pour apprendre aux gens à cultiver, conserver, sélectionner les meilleures semences paysannes pour leur terroir. C'est absolument le travail qu'il faut faire.

Les industriels veulent faire croire qu'ils peuvent produire une graine universelle qui peut aller partout mais en fait ils veulent surtout breveter le vivant et en avoir le monopole pour que ça leur rapporte de l'argent. Les petits paysans en Inde qui reproduisent les graines qu'ils ont sélectionnées depuis longtemps, ça ne leur rapporte rien !

Vous devez avoir des variétés adaptées à chez vous ! "

JD / LMDP

C'est déjà l'heure de déjeuner rapidement sur place. Un repas végétarien a été préparé, l'heure tourne, on échange les coordonnées avant le départ de la dame.

Ambroise est de retour, il s’excuse pour l’émotion qui le submerge, il parle de l’Inde et de la relation que sa maman entretenait avec cette culture sans y être jamais allée. Attentive, Vandana lui explique que sa maman a juste changée d’état mais qu’elle est toujours là et que ce qu’elle a semé grandit.

Au jardin des Aures on est content, à deux pas de la cité Kalisté où le collectif anime un autre jardin, eux qui ne voient jamais les édiles de la ville venir à leur rencontre ont reçu la représentante de l'agroécologie d'un des plus grands pays du monde, et malgré son emploi du temps contraint, elle s'est arrêtée pour y semer une nouvelle petite graine !

 


Retrouvez Vandana Shiva dans l'émission Prioriterre, sur France 3 Provence-Alpes-Côte-d'Azur, les samedis 24 et 31 mars après le journal de 19h en Provence-Alpes et les dimanches 25 mars et 1er avril, après le journal de 19h, en Côte d'Azur.


Gérard Grec, membre du collectif "Chiendent" présente les activités de cette association de "jardiniers militants" à Marseille.

 

GRAND ENTRETIEN : VANDANA SHIVA : « Monsanto, Bayer, Syngenta… un cartel criminel »

Créé le : 21/02/2018
Vandana Shiva - Crédit : DR

Sans Transition ! Occitanie organise, jeudi 22 février, une conférence (complète) exceptionnelle avec Vandana Shiva, à Montpellier. Il y a quelques mois, nous l'avions rencontré à La Rochelle, dans le cadre d'une conférence sur l’alimentation, organisée par la Fondation Léa Nature. La militante indienne, qui poursuit sans relâche son combat contre les OGM, nous y exposait ses propositions pour un monde agricole meilleur.

Propos recueillis par Amélia Blanchot

Vous dénoncez le modèle agricole productiviste actuel. Quelles solutions concrètes proposez-vous ? L’agriculture biologique est-elle la seule issue ? 

Le modèle de l’agriculture chimique augmente la taille des fermes et réduit le nombre de fermiers. Il ne peut perdurer car il détruit l’agriculture, les sols, la biodiversité. Le modèle qui nous en délivrera doit être en accord avec les lois de la nature. Nous devons travailler avec les pollinisateurs, avec les sols, avec l’eau, dans un processus écologique. Avec l’agro-écologie, que certains préfèrent nommer « biodynamie », « permaculture » ou « agriculture naturelle », les lois de la nature sont toujours respectées. Le mythe disant que ce modèle ne permet pas de produire suffisamment est dû au fait que nous ne mesurons pas ce qui compte vraiment. Le plus important, c’est la fertilité des sols et le nombre de pollinisateurs, car nous savons qu’ils contribuent à un tiers de la production agricole. Nous pourrons améliorer notre situation en redonnant sa richesse au sol. La solution à la crise agricole mondiale est de développer davantage de petites exploitations biologiques.

En France, les agriculteurs représentent seulement 3 % de la population active. Avez-vous une proposition pour résoudre ce problème ? 

Beaucoup de pays qui se définissaient comme de grandes puissances agricoles ont perdu des fermiers ces 20-30 dernières années. Le déracinement a été très violent. Asphyxiés par les dettes, les petits agriculteurs sont devenus des réfugiés économiques. La première chose à faire est de rendre ses lettres de noblesse à l’agriculture. De même que nous enseignons l’alphabet aux enfants, nous devons leur apprendre à conserver des graines, à jardiner selon les critères de l’agriculture biologique. Chaque école devrait avoir son propre potager et sa cuisine. Chaque matière scolaire devrait être abordée par ce prisme. Par exemple, nous pouvons raconter comment les tomates sont arrivées en Europe pour enseigner l’histoire. Mais nous ne devons pas attendre que les enfants des nouvelles générations grandissent. Il est temps de devenir créatifs et de s’appuyer sur les agriculteurs qui exercent aujourd’hui.

Vous dites que les OGM sont plus pauvres en vitamines et nutriments. Pourquoi ?

Il y a trois raisons pour lesquelles les OGM ne garantissent pas la santé. La première est qu’ils font partie d’un système agricole industriel qui use de la chimie pour reproduire des nutriments qui, paradoxalement, viennent du sol. La deuxième raison est le manque de biodiversité. Si je plante du maïs, des haricots et des courges, j’aurai tous les nutriments dont j’ai besoin. Mais si je fais pousser uniquement du maïs, il ne va pas me procurer toutes les protéines nécessaires. Mon sol sera pauvre en nutriments. Par extension, ma plante le sera aussi. La troisième raison est que cultiver des OGM consiste à induire une fonction dans une plante alors qu’elle ne l’a pas décidé elle-même. Privée de ses capacités naturelles à s’adapter, elle va créer moins de nutriments donc produire une nourriture pauvre.
 

Pourquoi réclamez-vous un moratoire international sur les OGM ?

Beaucoup de pays, comme la France, ont déjà un moratoire. Nous avons suffisamment de preuves des dégâts des OGM. Selon certaines études, 60 % des organismes bénéfiques disparaissent après l’introduction d’OGM. Le cartel Bayer, Monsanto, Syngenta, ChemChina, Dow Dupont est criminel. Dans ce système, des agriculteurs n’ont pas le droit de semer les graines qu’ils veulent et des citoyens n’ont pas le droit de savoir ce qu’ils mangent. Il y en a assez de cette forme d'industrie chimique ! Nous connaissons les bénéfices de l’agro-écologie. Celle-ci doit se développer. Je pense qu’il est temps pour la société de faire une pause face à tant de violences et d’agressions. C’est justement le but d’un moratoire.

À lire : Vandana Shiva, pour une désobéissance créatrice, entretiens avec Lionel Astruc, Actes Sud, novembre 2014, 204 pages, 19 euros.

À voir : Retrouvez en vidéo une autre interview de Vandana Shiva sur le site Éco Bretons : http://old.eco-bretons.info/ecomag/interview/vandana-shiva-nous-pouvons-tous-nous-investir-pour-libert%C3%A9-semences

 


TRIBUNE : Vandana Shiva vit pour son engagement

Lionel Atsruc est écrivain, journaliste et directeur du développement de l’Université Domaine du Possible à Arles. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur Vandana Shiva. C’est d’ailleurs elle qui lui a fait connaître l’opération Tra

que verte, sujet de son dernier livre paru en mai.

 

« Vandana Shiva est connue essentiellement pour son engagement pour la défense des semences. Depuis 1987, elle a développé ce qui est devenu un vaste réseau de 120 banques de graines dans toute l’Inde. Mais il est important de ne pas la cantonner à cela. Son engagement écologique est bien plus vaste. Elle s’est notamment battue contre les grands bar

rages, contre Coca-Cola, sur tous les thèmes de l’agriculture en général, contre les OGM bien sûr. Mais elle a aussi un fort engagement féministe. C’est intéressant par

ce qu’elle est une des rares à le porter à ce niveau-là et depuis aussi longtemps. Elle explique à merveille que l’ultra libéralisme et ses nuisances sont liés à la structure patriarcale de nos sociétés et sait montrer que lorsque les femmes sont aux commandes, les éco-systèmes, la nature, les ressources… sont davantage pris en compte. C’est un message qu’elle porte très fort.

Ma première rencontre avec elle a eu lieu à Delhi en 2010. Mon projet était de rédiger sa biographie. Mais quand je suis arrivé, elle m’a fait passer trois jours dans un tribunal pour le procès de l’opération Traque verte. C’était un départ un peu étrange entre nous et très significatif, je venais pour passer du temps avec elle, mais elle était trop occupée par le procès. Vandana Shiva est quelqu’un qui n’a d’autre vie que son engagement. Cela m’a permis de plonger sans transition dans son univers et j’ai compris qu’il y a deux réalités. Celle qu’on vit ici, un peu comme l’orchestre du Titanic qui continue à jouer comme si de rien n’était pendant le naufrage, et la sienne, qui était d’une importance sans commune mesure. C’est quelqu’un qui a le sens des priorités. J’aime quand elle dit « nous devons obéir aux lois les plus hautes », c’est-à-dire qu’au moment où nos lois, 

celles de l’économie en particulier, ne sont plus adaptées à la pérennité des écosystèmes et de l’espèce humaine, ces lois là ne doivent pas être suivies. »

 Un roman d’investigation sur les dernières heures d'un journaliste dans le centre de l’Inde, dans le contexte de la guerre des matières premières.

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