Sébastien Bohler

[INTERVIEW] Sébastien Bohler : « Notre civilisation qui a promis le bonheur à travers la consommation est en train de détruire notre planète. »

Créé le : 25/11/2020

Crédit : Pixabay. Les galeries Lafayette, à Paris, temple de la consommation.

Propos recueillis par Catherine Stern 

Sébastien Bohler, docteur en neurosciences, nous explique que nous devons nourrir notre cerveau avec du sens plutôt qu’avec de la consommation.

Dans votre essai le bug humain, vous expliquez que notre société consumériste s’adresse à une partie de notre cerveau qui est incapable de nous apporter le bonheur...

Si on abreuve notre striatum (structure nerveuse située sous le cortex et impliqué notamment dans la motivation alimentaire ou sexuelle, ndlr) avec des séries télé, des téléphones, des voyages, il en voudra toujours plus. Il n’y a pas de joie possible de cette façon-là car toute satisfaction obtenue se traduit par une insatisfaction l’instant d’après et le besoin de nourrir de nouveaux désirs. Notre civilisation qui a promis le bonheur à travers le confort et l’accès à la consommation n’a pas tenu ses promesses et elle est en train de détruire notre planète.

Vous expliquez dans votre dernier essai Où est le sens ? qu’il faut donc s’adresser à une autre partie de notre cerveau…

Malgré le confort et la consommation, nous ne sommes pas plus heureux qu’avant, et même beaucoup moins, parce qu’il y a énormément de dépressions, d’anxiété, de sentiment de vide chez les gens. Si on veut chercher du bonheur, il faudrait s’adresser à notre cortex cingulaire, une partie de notre cerveau (située entre nos deux hémisphères cérébraux, ndlr) qui cherche à savoir où on va, pourquoi on agit, quel est le sens de nos actions et de nos existences. C’est une bataille à l’intérieur de nos têtes, avec un choix entre continuer à être dans la consommation, le plaisir dans l’instant, et activer la partie de notre cerveau qui désire de la compréhension, de la cohérence, une direction. Pour le nourrir, nous avons besoin d’autres carburants cérébraux, comme les valeurs, les systèmes de vision du monde.

Comment articuler cette compréhension du cerveau avec les changements nécessaires ?

Les seules idées partagées qui permettent à notre société de tenir aujourd’hui sont la production, la consommation, le pouvoir d’achat et la croissance. Elles nous tiennent lieu de valeurs morales et sous-tendent un édifice social, économique, civilisationnel très efficace. Mais ces valeurs sont inadaptées à leur temps et nous emmènent dans le mur à très court terme. Soit on se pose ces questions, soit on disparaît. Au cœur du débat brûlant auquel on va devoir s’attaquer, il y a une révolution de valeurs pour définir celles qui nous réunissent pour fonder une vision du monde partagée.

Ce travail doit-il se faire individuellement ou collectivement ?

Une part du travail est à faire individuellement parce que le besoin de sens est à chercher à l’intérieur de soi, en se demandant si ce qu’on fait en accord avec nos valeurs aura un impact positif sur le monde de demain. Mais comme on vit dans des sociétés organisées, il faut aussi une offre politique qui s’adresse à notre besoin de sens et propose ce débat sur les valeurs.

Cette offre politique existe-t-elle ?

Il y a quelques années, la décroissance était une lubie d’extrémiste, alors qu’aujourd’hui, c’est sur la table du débat public. Certaines personnes s’interrogent et parlent de plus en plus de sobriété, d’altruisme, de pleine conscience. Mais d’autres, celles qui ont le pouvoir, se cramponnent aux valeurs de l’ancien monde. Mais quand on regarde les choses en face, on voit qu’il va falloir sacrifier des choses. Renoncer c’est dur, mais dans la logique du cerveau qui veut du sens, ça prend sa place. Nous arrivons à la fin d’un cycle qui aura lieu soit dans la douleur par l’effondrement, soit par une remise en question délibérée de nos systèmes de gouvernance.

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