Paris mille vies

[INTERVIEW] : Laurent Gaudé : « S'entendre dire que l'on n'est pas essentiel peut être très heurtant »

Créé le : 22/02/2021
Laurent Gaudé / Crédit photo : Jean-Luc Bertini

Photo : L. Gaudé. crédit : Jean-Luc Bertini

 

Propos recueillis par Élodie Crézé

 

Romancier et dramaturge français, Laurent Gaudé a été récompensé plusieurs fois pour son œuvre (1). Son dernier livre, Paris mille vies, sorti à l'automne 2020, est l'occasion d'interroger l'auteur sur la place de la culture dans nos sociétés où les libertés sont éprouvées par la pandémie. Extrait de notre Grand entretien qui paraîtra cet été dans le magazine Sans transition !.

Votre dernier livre, Paris mille vies, est une déambulation dans un Paris nocturne, la ville où vous vivez. C'est un livre assez intime pour vous ?
C'est en effet la 1ère fois que j'invoque de manière aussi explicite des éléments autobiographiques, alors que d'ordinaire, même si je parle toujours un peu de moi dans mes livres, c'est à travers le paravent d'un univers a priori assez éloigné.

Ce Paris nocturne n'évoque-t-il pas en un sens ce Paris confiné, qui laisse la place libre aux fantômes ?
C'est un curieux hasard, j'avais commencé à l'écrire bien avant tout cela. J'avais envie que le temps du récit soit celui où cette ville est étrange et vide. La réalité est venue me rattraper en chemin. Mais dans le processus de travail, dans les lectures finales du manuscrit, peut-être que oui, cet écho singulier s'est fait plus présent.

Actuellement les cinémas, théâtres et musées sont fermés, les festivals annulés, considérés comme "non essentiels". Qu'est-ce que cela révèle de notre société, ce traitement réservé à la culture ?
Les problématiques sont différentes selon les pratiques culturelles. En tout cas je fais la distinction entre les lieux qui accueillent un large public comme les musées, les théâtres, etc, et les lieux de commerce comme les librairies. Je me suis fendu d'un texte de colère2 au moment de leur fermeture car je ne voyais pas, d'un point de vue sanitaire ou autre, la différence qu'il pouvait y avoir avec un caviste ou un supermarché ! Et le discours était humiliant, avec ce mot, "non essentiel". S'entendre dire cela, quand on a décidé de consacrer nos vies à la littérature, à la culture, c'est très heurtant. J'ai toujours travaillé avec l'idée que l'une des missions de la culture est d'être justement aussi essentielle pour tous que l'eau ou l'électricité, pour reprendre les mots d'Antoine Vitez, ou d'autres. [...]

1.Prix Goncourt des lycéens et prix des Libraires pour la Mort du Roi Tsongor(en 2002 et 2003), prix Goncourt pour Le soleil des Scorta (2004).

2.Librairies :ne perdons pas l'essentiel, Laurent Gaudé, tribune parue dans Libération, novembre 2020.

À lire : Paris, milles vies, Laurent Gaudé, Actes Sud, 2020.

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