[INTERVIEW] Romain Espinoza : Comment dépasser le paradoxe de la viande

Publié le dim 16/05/2021 - 10:00

Propos recueillis par Élodie Crézé

Dans son ouvrage "Comment sauver les animaux ? Une économie de la condition animale", le chercheur Romain Espinoza (1) interroge l'antinomie entre le souci manifeste des citoyen·nes à l'égard du bien-être animal et la manière dont nous continuons d'exploiter les bêtes dans les élevages intensifs, nocifs pour l'environnement.

Qu'est-ce que l'économie de la condition animale ?

Une facette de l'économie, normative, a pour enjeu de donner des conseils sur les types de politiques publiques à mettre en place et de définir celles qui améliorent le bien-être de la société. La grande question de l'économie de la condition animale est : comment intègre-t-on les animaux dans cette recherche de bien-être, celui de la société mais aussi le leur, et comment cela conditionne nos choix de société, nos modèles économiques et nos lois.

Parlez-nous du paradoxe de la viande. De quoi s'agit-il et comment le dépasser ?

Il existe un écart entre ce que l'on déclare vouloir faire pour les animaux et ce que l'on fait réellement pour eux. Notamment le fait d'être attaché au bien-être des animaux domestiques (poules, cochons...) et continuer d'en consommer. 88 % des Français se déclarent opposés à l'élevage intensif, mais la majorité des porcs que nous consommons ou des poulets sont issus de ces fermes productivistes (2). Il existe un paradoxe entre ce qu'on fait en tant que consommateur·rice et ce qu'on voudrait en tant que citoyen·ne. Il nous faut avancer sur deux dimensions : la réduction de la consommation de viande, pour limiter la pression sur l'élevage intensif [et par extension sur l'environnement - NDLR] et d'autre part veiller à acheter de la viande non issue d'élevage intensif.

Vous expliquez ce paradoxe par plusieurs théories comme la dissonance cognitive...

Celle-ci consiste à "s'arranger" moralement pour justifier nos choix. Mais c'est une théorie parmi tant d'autres ! Une autre est celle du bien public, selon laquelle les consommateur·rices, individuellement, ont un pouvoir assez faible. Leur décision de manger ou non de la viande a peu d'impact sur la société de manière générale, chacun·e se retranchant donc derrière cela pour ne pas changer de pratique. Mais collectivement, elles et ils aimeraient mener une action concertée. Un exemple : aux États-Unis, l'élevage des poules en cage pour la production d'oeufs a été interdit, alors que la majorité des oeufs consommés provenaient de celles-ci. Cela montre la différence entre les actions des consommateur·rices et le choix réfléchi des citoyen·nes appelé·es à voter. Avec l'idée de "on est prêt à s'y mettre si tout le monde s'y met". En France, il subsiste un fossé entre l'aspiration d'une opinion publique et ce que décident les pouvoirs publics. Cela en raison du poids économique que représente la filière de l'élevage.

(1) Romain Espinoza est chercheur en économie au CNRS et au CREM, centre de recherche en économie et management à Rennes. Il est spécialiste des mécanismes de prise de décisions et des méthodes expérimentales. Plus largement, ses travaux portent sur l’alimentation et la condition animale : choix alimentaires, biais cognitifs, préférences politiques et sociales.

(2) Environ 1 milliard d'animaux d'élevages sont tués chaque année en France. Sur les 20 millions de porcs consommés chaque année en France, 95 % sont issus de l'élevage intensif. Sur les 740 millions de poulets, 80 % proviennent de l'élevage intensif. Le chiffre est dérisoire pour la viande bovine car les boeufs représentent moins de 0,5% des animaux abattus (source : R. Espinoza).

À lire : Comment sauver les animaux ? Une économie de la condition animale, Romain Espinoza, éd. PUF, 2021.