[INTERVIEW] «Lorsqu’on prend de bonnes mesures de protection, le retour de la vie est possible»

Publié le lun 10/05/2021 - 10:20

Propos recueillis par Marie Albessard et Elodie Horn

François Sarano est plongeur et a créé l’association de protection des océans Longitude 181. Observateur du monde marin depuis 50 ans, il a été conseiller scientifique de Jacques-Yves Cousteau et de Jacques Perrin et étudie depuis 2015 un groupe de cachalots de l’île Maurice.

L’océan est-il le dernier espace de vie sauvage ?

C’est le dernier GRAND espace de vie sauvage sur terre. Ceux sur les continents se réduisent et sont beaucoup plus touchés par notre impact. En mer, les animaux font difficilement la relation entre les humains et les dégradations, ils se laissent approcher beaucoup plus facilement. Si on est patient, discret, respectueux, on peut se mêler à eux. Je peux très facilement entrer dans un ban de barracudas, me mêler à un groupe de cachalots, nager à côté d’un grand requin blanc. Ce serait inimaginable de marcher à côté d’un ours ! 

Pourtant, nous semblons si peu connaître la vie marine…

En expédition, on n’a aucune chance de ne pas trouver une espèce nouvelle, car on ne connaît RIEN du milieu marin. Le milieu marin, c’est 360 millions de km² sur 4,5 km d’épaisseur. Le gigantisme interdit notre exploration. Et on se limite à la connaissance des organismes qui sont à la taille de ce qu’on peut voir. Ce qui n’est rien par rapport à tous ceux qui peuplent l’océan. Enfin, ce n’est pas parce qu’on décrit les espèces qu’on les connaît. Connaître, c’est vivre avec ces espèces, connaître leur mode de vie, les relations qu’elles ont avec les autres. Même pour celles qui sont les plus étudiées, on ne connaît finalement pas grand chose.

Depuis cinquante ans, quelle évolution de la vie marine avez-vous observée ?

Personnellement, je fais deux constatations : celle d’une dégradation de certains milieux et de l’effondrement de certaines populations. La Méditerranée, où je plongeais jeune, s’est dégradée de façon phénoménale ! Je me demande où sont passés les animaux que je décrivais à peine dans mes carnets de plongée tant c’était banal : homards, langoustes, raies, petits requins… Et ce malgré les réserves marines où on a vu revenir par exemple les mérous et de nouvelles espèces (barracudas, balistes). Globalement, l’effondrement des populations de requins est une généralité : sur la Calypso (le bateau d’exploration de Jacques-Yves Cousteau, NDLR), il n’y avait aucune plongée sans requins. Aujourd’hui, il faut aller les chercher. Mais j’ai vu le retour des grands cétacés. En 1986, nous nous étions mis à l’eau avec des cachalots, ils étaient partis tant ils étaient effrayés. Aujourd’hui, je passe des heures avec un groupe ! Cela montre que quand on prend de bonnes mesures de protection - ici l’arrêt de la chasse - le retour de la vie est possible.

Qu’est-ce que vous appelez la « résilience » de la mer ?

Les requins et mammifères marins sont fragiles, car ils ont une faible fécondité et une maturité sexuelle tardive. Le reste de l’océan est incroyablement résilient, car la plupart des animaux ont une fécondité très abondante. Dès qu’on arrête la pression sur eux, ils reviennent. L’autre raison est d’ordre physique : l’océan est animé par des courants marins qui alimentent les eaux de surface en éléments nutritifs, provoquant l’explosion de la vie végétale - le phytoplancton - qui nourrit les zones qu’on exploite. En permanence, l’océan se revitalise. Alors oui, à certains endroits, il y a des dead zones, avec tant de polluants et de déchets que la vie marine disparaît. Mais si on arrêtait de polluer, la vie se réinstallerait très vite.

Plus d’infos : www.longitude181.org