[AGIR POUR LE VIVANT] Pierre Rabhi : « Cultivons l’amour, transmettons des compétences et des vertus pour ne plus voir l’autre comme un adversaire »

Publié le mar 20/07/2021 - 07:12

Par Étienne Lannuzel

L’agriculteur et essayiste Pierre Rabhi était l’invité de notre émission Le Web Sonne du 27 avril pour un grand entretien. L’occasion d’échanger avec lui autour de sa philosophie de « sobriété heureuse ».

Vous prônez la sobriété heureuse, mais sans pour autant prôner un monde qui serait dénué de plaisirs, voire même austère. Où se situe donc cette ligne de crête que vous appelez de vos vœux ?

Nos sociétés sont marquées par la surabondance, la surreprésentation du divertissement, mais aussi le recours aux anxiolytiques, etc. J’ai l’impression que nous sommes sur une planète qui nous offre tout ce qu’il faut pour être dans la joie, mais que nous n’arrivons pas à en bénéficier. Nous voulons fuir une réalité que nous avons du mal à assumer. L’individu est pris dans une logique d’incarcération. Nous sommes constamment enfermés dans des boîtes : lorsque nous travaillons, lorsque nous nous amusons… Sommes-nous vraiment dans une société qui a su créer du bonheur ? Nous sommes en définitive sur cette planète pour vivre, et non seulement exister.

En quoi cette sobriété heureuse nous permettrait de mieux faire face à la crise actuelle ?

Il faut élaguer le superflu de nos besoins. Nous nous contentons de petites satisfactions ici et là, mais cela ne participe pas pleinement à la vie. Il n’y a qu’à observer les étals de marché ou les décharges publiques pour constater qu’une part importante de l’énergie humaine est consacrée à la production de biens inutiles, voire agressifs et destructeurs. Nous devons renverser la logique, à l’image de la sobriété dont nous faisons preuve sur notre site en Ardèche (NDLR : le Hameau des Buis à Berrias-et-Casteljau). Nous nous sommes établis sur un lieu au départ sans eau, sans électricité, car nous étions éblouis par sa beauté et sa proximité avec la nature.

Fondamentalement, la question que nous devons nous poser avant toute chose est : que voulons-nous faire de la vie ? Malgré des ressources considérables, nous n’arrivons pas à trouver le bonheur. C’est là qu’intervient l’intelligence - à ne pas confondre avec les aptitudes. Tant que nous n’aurons pas défini une bonne fois pour toutes ce que nous souhaitons faire de la planète et de la vie, nous continuerons à être victimes d’un système dans lequel nous perdons pied et où le contrôle nous échappe.

Dans le film Pierre Rabhi - Au nom de la terre, vous employez le vocabulaire de la lutte. Pourtant, dans l’ensemble de votre œuvre, nous entendons peu parler de conflictualité. Le changement vers une vie meilleure est-il possible sans entrer dans un conflit ?

Oui, si nous travaillons sur l’éducation de nos enfants. Nous arrivons au monde et héritons de notre famille et de notre culture. Et déjà, on nous inculque la dualité, la subordination. Nous construisons ensuite notre vie sur ces critères de départ. J’ai souvenir de l’humiliation que l’on faisait subir aux enfants qui avaient mal travaillé à l’école. Cela serait tout autre si, dans notre éducation, nous privilégions l’émulation à la compétition. Cette éducation devrait être éveil, douceur, bonté et bienveillance. Cultivons l’amour, transmettons des compétences et des vertus pour ne plus voir l’autre comme un adversaire. Pour ce faire, les « pédagogues » ont eux aussi besoin d’intégrer ces valeurs. Si l’humanité change, la société changera.