Alors que le commissaire européen à l’Énergie Dan Jørgensen appelle les États membres de l’Union européenne à réduire de toute urgence leur consommation d’énergies fossiles, la ministre de la Mer Catherine Chabaud refuse de se rendre à l’évidence en annonçant une aide à la pompe de 20 centimes par litre de carburant pour contenter un lobby du chalut aux abois.
Conscient que la fermeture du détroit d’Ormuz et la hausse des prix du gasoil menacent directement l’industrie du chalut, le président du Comité national des pêches Olivier Le Nézet poursuit lui aussi la politique de l’autruche, répondant à la ministre en réclamant désormais une remise de 40 centimes par litre "pour sauver la filière".
Après les crises de 2004, 2008 et 2022, l’histoire se répète : le gouvernement, incapable d’engager une transition du secteur pour libérer la pêche de sa dépendance aux énergies fossiles, sort le carnet de chèques pour maintenir à flot les navires les plus consommateurs de gasoil et les plus destructeurs de l’océan et du climat : les chalutiers.
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La fermeture du détroit d’Ormuz, à la suite du déclenchement par les États-Unis et Israël de la guerre en Iran, représente, selon le président de l’Agence internationale de l’énergie Fatih Birol, "la plus grande menace pour la sécurité énergétique mondiale de toute l’histoire". Dans un tel contexte, face à la hausse massive des prix du gasoil, le Comité national des pêches, ardent défenseur de l’industrie du chalut, appelait dès le 9 mars 2026 à des "mesures d’urgence", tandis que le comité PECH du Parlement européen enjoignait dès le 17 mars 2026 la Commission européenne à activer les "instruments de crise" du Fonds européen pour les affaires maritimes, la pêche et l’aquaculture et à accorder une flexibilité temporaire dans le cadre des règles relatives aux aides d’État. Le 27 mars, le gouvernement annonçait une série de mesures "ciblées" afin de soutenir financièrement les secteurs du transport routier, de l’agriculture et de la pêche pour un montant total estimé à 70 millions d’euros pour le seul mois d’avril. À cette occasion, la ministre de la Mer Catherine Chabaud annonçait ainsi une aide de 20 centimes par litre de carburant pour tous les navires de pêche, pour une enveloppe de 5 millions d’euros (1). Une ristourne qui ne semble toutefois pas satisfaire le lobby du chalut qui, par la voix du président du Comité national des pêches, Olivier Le Nézet, a encore accru la pression sur le gouvernement en début de semaine, réclamant une remise de 40 centimes par litre "pour sauver la filière", et brandissant la menace d’une mobilisation des pêcheurs français. Alors que la Commission européenne craint que les prix des énergies fossiles restent élevés dans les mois à venir, “peut-être pour toujours”, et que le commissaire européen à l’Énergie Dan Jørgensen appelle les États à prendre toutes les mesures possibles pour réduire leur consommation de carburant, précisant que "plus on fera d'efforts pour économiser le pétrole, en particulier le diesel et surtout le kérosène, mieux on s'en sortira", les discours de la ministre Catherine Chabaud et du président du Comité des pêches Olivier Le Nézet révèlent, par leurs silences, l’aveuglement du lobby du chalut face à une crise historique et l’acharnement du gouvernement à maintenir coûte que coûte un modèle de pêche destructeur. |
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Le soutien aveugle du gouvernement au chalutage Chaque année, la flotte de pêche française consomme environ 300 millions de litres de gasoil (2). Les chalutiers, qui tractent des filets dans leur sillage, sont extrêmement gourmands en carburant. Selon le bilan carbone de la pêche française réalisé par BLOOM et le Shift Project, les chalutiers de fond, qui représentent 11% de la flotte française, sont à eux seuls responsables de près de la moitié des émissions de CO2 du secteur. A Boulogne-sur-Mer, les patrons pêcheurs de chalutiers d’une vingtaine de mètres, qui "consomment en une semaine environ 10 tonnes de gasoil", témoignaient dans Le Monde le 27 mars 2026 de l’explosion de leur facture, avec un "plein hebdomadaire passé de 6 700 à 11 000 euros". Depuis vingt ans, la dépendance structurelle des chalutiers au carburant est connue. En 2006, le rapport Poséidon produit par le Centre d’analyse stratégique et le Secrétariat général de la mer alertait déjà sur le manque de rentabilité induit par la hausse continue des prix du carburant et les risques pour la viabilité à long terme de l’ensemble du secteur. Depuis, les études et alertes se succèdent pour souligner que, sans aides publiques sur le gasoil, les chalutiers de fond seraient déficitaires. Pourtant, une fois plus ils seront les principaux bénéficiaires de cette manne de 5 millions d’euros d'aides à la pompe. Malgré tout et alors que pointe un choc énergétique dont on peine encore à mesurer l’ampleur, le chalutage n’est pas remis en question. Tandis qu’Olivier Le Nézet déplore être "à la limite du modèle avec une flotte vieillissante", la ministre plaide pour la "transition énergétique de la flotte (…) pour accélérer la décarbonation de la flotte de pêche française, en particulier avec la Commission européenne pour lever les verrous règlementaires au renouvellement des flottes", faisant ainsi miroiter que de nouveaux chaluts, plus modernes et dont le carburant aurait été remplacé par un autre, seraient la solution miracle. Or, un renouvellement de la flotte sans réforme structurelle de la pêche retarde toujours plus le changement de modèle vers une activité résolument durable, moins carbonée, moins destructrice du vivant et pourvoyeuse d’emplois. La vision du gouvernement et du lobby du chalut est tristement simpliste : chaluter sur des navires flambants neufs dotés d’une pile électrique mais toujours aussi énergivores et destructeurs de la biodiversité marine. Un non-sens, pour reconduire, une fois de plus, un modèle destructeur des écosystèmes, de l’emploi et des finances publiques. |
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Une histoire qui se répète depuis plus de vingt ans "À chaque envolée des prix du baril de pétrole, la même histoire se répète inlassablement. Pris de court et sous la pression des lobbies de la pêche industrielle qui savent pourtant parfaitement que leur modèle est condamné, le gouvernement français dégaine en urgence des aides pour renflouer le secteur, calmer la colère et éviter le blocage des ports", explique Valérie Le Brenne, Responsable de la recherche et du plaidoyer sur les subventions chez BLOOM. "Et ensuite : plus rien. On laisse le secteur continuer sur la même trajectoire mortifère jusqu’à la prochaine crise". Cette politique publique, appliquée de manière systématique au cours des deux dernières décennies, a produit des résultats néfastes largement documentés : maintien sous perfusion d’aides publiques d’un modèle énergivore et destructeur et création d’un gouffre pour les finances publiques, sans que ne soit esquissée la moindre piste pour sortir la pêche du chalutage et de sa dépendance aux énergies fossiles. • En 2004, la crise du carburant avait conduit à la création du Fonds de prévention des aléas de la pêche (FPAP, aussi appelé “Fonds gazole”). Constitué d’avances remboursables de l’OFIMER destinées à compenser la hausse des prix du gasoil, ce fonds a accordé 87 millions d’euros à ses adhérents entre 2004 et 2006. Considérée comme une subvention déguisée, la Commission européenne a déclaré ces aides illégales en 2007 et exigé leur remboursement au gouvernement français. Pour les plus grands armements, la facture s'est avérée particulièrement salée. D’après nos estimations, cela aurait représenté 2,15 millions d'euros pour la Scapêche, 4 millions d’euros pour Euronor et environ 1,7 million d’euros pour Dhellemmes. • En 2008, la flambée des prix avait de nouveau amené le gouvernement à jouer les pompiers en créant, avec l’aval de la Commission européenne, le Plan pour une pêche durable et responsable (PPDR) doté de 310 millions d’euros. Élaboré dans l’urgence, ce plan devait être en partie financé par une nouvelle taxe de 2,4% sur les ventes de poisson (appelée "taxe poisson") censée rapporter 60 millions d’euros par an. C'est à la suite de sa suppression en 2011 qu’est née France Filière Pêche, une fédération interprofessionnelle créée sous l’impulsion et avec la contribution financière de la grande distribution, véritable fer de lance du lobby du chalut. • En 2022, la hausse des prix du carburant à la suite de l’invasion de l’Ukraine par la Russie avait également donné lieu à une réponse à l’échelle européenne, qui s’était prolongée jusqu’en 2024, pour un montant d’au moins 75 millions d’euros en France pour la période 2022-2023. "Si les pouvoirs publics avaient investi depuis vingt ans pour engager la transition du secteur au lieu de dépenser à fonds perdus, nous aurions pu éviter cela", poursuit Valérie Le Brenne. "Mais cette fois, les caisses sont vides et le choc pétrolier déclenché par la guerre en Iran n’est pas près de s’arrêter. Nous ne pouvons plus nous contenter de décisions court-termistes. C’est tout notre modèle qu’il s'agit de transformer". |
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Rompre avec les recettes du passé Comme l’a rappelé le président du Haut Conseil pour le Climat Jean-François Soussana, "les subventions aux énergies fossiles en France pèsent encore 13 milliards d'euros. Nous devons éviter de renforcer encore ces subventions". Le Premier ministre Sébastien Lecornu a abondé dans ce sens, le mercredi 25 mars, lors d’un débat à l’Assemblée nationale consacré à la guerre au Moyen Orient, soulignant que "aucun chèque général, aucune mesure globale à l'aveugle ne seront efficaces dans la crise actuelle. Cela a été tenté par le passé, c'est très coûteux pour les finances publiques. Et derrière un chèque, très vite se cache en général un impôt ou une répercussion très grave pour les déficits publics". Plutôt que de dépenser des millions en subventions publiques qui partent littéralement en fumée sans rien construire pour l’avenir, le gouvernement doit entamer de toute urgence la transition du secteur de la pêche en conciliant justice sociale et transition écologique : • N’octroyer aucune aide additionnelle au carburant. • Allouer en priorité les quotas aux pêcheurs qui peuvent continuer à sortir en mer, malgré la flambée des prix. • Garantir les salaires de ceux contraints de rester à quai temporairement. • Soutenir financièrement les pêcheurs qui souhaitent remplacer leur chalut par des casiers, lignes ou filets. • Présenter un plan de transition sociale et écologique des pêches qui planifie la sortie du chalutage et la fin des méthodes de pêche destructrices. Ces mesures, qui bénéficieront aux pêcheurs ayant recours aux techniques de pêche les plus vertueuses et les moins énergivores, permettent de bâtir la résilience du secteur de la pêche face aux chocs énergétiques et concilient protection des écosystèmes, création d’emploi, efficacité de la dépense publique. Face à un choc énergétique d’ampleur sur fond de crise écologique et sociale, la défense du statu quo n’est plus tenable. |
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NOTES (1) Cette aide temporaire doit encore être approuvée par la Commission européenne en vertu de la législation sur les aides d’État. Voir à ce propos le détail des annonces sur le site du gouvernement, Crise énergétique : les mesures du plan de soutien immédiat en faveur de l’activité économique. (2) D'où le coût estimé de la mesure, puisque 300 millions de litres par an équivaut à, en moyenne, 25 millions de litres par mois, soit 5 millions d’euros à 20 centimes d’aides par litre. |
