[ SANTÉ ] Santé et huiles essentielles : faire les bons choix

Créé le : 19/04/2020
Photo : Mohamed Hassan / Pixabay

Par François Delotte

Pour certains, elles apparaissent comme une alternative naturelle efficace aux médicaments de synthèse. Le marché européen des huiles essentielles devrait progresser de 8,80 % entre 2017 et 2022, selon le cabinet américain Market Research Reports. Un succès commercial qui cache parfois un manque d’informations et de conseils sur des produits vendus librement.

Huiles essentielles : à qui faire confiance ?

Utilisées pour prévenir des maux, nous soigner ou dans un souci de bien-être : les huiles essentielles font désormais partie de notre quotidien. Vers quels professionnels et produits se tourner pour profiter au mieux de ces substances naturelles qui contiennent des principes actifs loin d’être anodins ?

Pour contrer l’hiver et les assauts du froid ou encore lutter contre le stress : les huiles essentielles sont de précieux alliés. Des produits naturels vendus librement en supermarchés, magasins bio et autres commerces spécialisés dans le bien-être.

« Depuis 4 ou 5 ans, le marché est très actif. Les consommations en matières premières naturelles ne font qu’augmenter. Les sociétés du secteur ont des taux de croissance allant de 10 à 20 % par an », annonce Michel Krausz, directeur de la Société coopérative agricole des plantes à parfum de Provence (SCA3P), l’un des principaux acteurs du secteur. Il poursuit : « Le grand public demande à se soigner nature. »

Mais, en matière de soin, les choses ne sont pas à prendre à la légère. « Il y a peu de danger d’intoxication aiguë. Mais des risques importants peuvent exister chez des personnes fragiles concernant certaines substances. Illustration : la menthe Pouillot peut par exemple provoquer un arrêt de la respiration pouvant aller jusqu’à entraîner la mort chez de jeunes enfants », alerte Tony Poirot, pharmacien, auteur d’une thèse intitulée Bon usage des huiles essentielles, effets indésirables et toxicologie.

Sans en arriver là, des effets indésirables, notamment des réactions allergiques, peuvent être observés. « L’huile de thym contient des substances irritantes pour l’estomac », cite par exemple Jean-Michel Morel, médecin généraliste. « Les huiles essentielles peuvent présenter une concentration en principes actifs allant jusqu’à 99 %. Il faut bien connaître leurs particularités », prévient le professionnel de santé.

Ce disciple du docteur Jean Valnet, pionnier de la réhabilitation de la phytothérapie (médecine faisant appel aux plantes), dans les années 1960 et 1970, se bat depuis des décennies pour une plus grande reconnaissance et un meilleur usage des huiles essentielles. Et pour y recourir de façon optimale, il convient de bien les connaître. « La lavande vraie peut ainsi être utilisée en dermatologie pour ses priorités calmantes, l’arbre à thé contient une substance anti-infectieuse et l’huile essentielle d’eucalyptus citronnée peut être utilisée en tant qu’anti-inflammatoire », énumère Jean-Michel Morel.

 

Attention à la qualité

L’efficacité des produits dépend de caractéristiques précises. « C’est le gros problème des huiles essentielles. Des entreprises n’apportent pas la preuve de la qualité », affirme Tony Poirot. « On ne sait pas comment ces huiles sont distillées, si elles ont été extraites avec des solvants, si elles comprennent des métaux lourds, si la plante a été cultivée avec des pesticides... Ces éléments peuvent jouer sur la toxicité du végétal, dit-il. Lorsque l’on voit les prix de certains produits, on peut se poser certaines questions quant à leur qualité. Car pour qu’une huile soit bonne, il faut que la plante ait poussé sur le bon terrain. L’Immortelle, qui est cultivée en Corse ou en Italie, doit pousser en montagne. Et évidemment, les rendements sont faibles et les tarifs élevés. »

La qualité, Jamil Hadjaj y est particulièrement soucieux. Ce petit producteur d’huiles essentielles certifiées biologiques, près de Montpellier, pratique notamment la cueillette des plantes sauvages. « Cette pratique permet d’obtenir une qualité optimale. La plante grandie dans son environnement naturel. Par exemple, le biotope naturel de la lavande fine, c’est à partir de 800 mètres d’altitude », témoigne celui qui distille les végétaux récoltés dans son propre alambic. Il commercialise ensuite ses produits dans des commerces locaux. « Nous n’avons pas de problème de traçabilité lorsqu’on connaît le producteur », défend-il.

La provenance de la plante est une garantie. Mais, au-delà du conseil délivré, le pharmacien est le seul à pouvoir demander à un laboratoire la chromatographie d’une huile essentielle, sorte de carte d’identité du produit. « Je peux ainsi identifier les molécules présentes ou absentes. Et voir si l’huile respecte la composition annoncée », précise Tony Poirot.

De fait, la vente libre des huiles essentielles en France et en Europe, pour plusieurs professionnels de santé, pose problème. « Peut être que les commerces qui vendent des huiles essentielles dans un but de santé ou de bien-être devraient être obligés d’employer un vendeur spécialisé ? », s’interroge le docteur Morel.

S’adresser aux professionnels de santé

Mais pour l’heure, ce dernier est très clair : « Si l’on veut se soigner avec des huiles essentielles, il faut aller voir un pharmacien ou bien un médecin phytoaromathérapeute1. C’est-à-dire un professionnel qui a fait la démarche de se former en validant un Diplôme universitaire spécialisé. Ou en ayant réalisé un travail de recherche approfondi sur les huiles essentielles. »

Problème : peu de médecins sont aujourd’hui formés à ces disciplines. Et peu acceptent de prescrire des huiles essentielles à leurs patients. « L’aromathérapie reste très peu abordée dans le cursus de médecine. Et lorsque l’on n’a pas appris un savoir durant ses études, on peut avoir la pensée immédiate que la chose n’est pas valable, voire dangereuse », déplore le médecin.

Même logique pour les pharmaciens. « Il est important de nouer une relation de confiance avec son pharmacien. Tous ne sont pas à même de donner des conseils en aromathérapie. Par exemple, dans la pharmacie dans laquelle je travaille, je suis le seul à connaître ce sujet », assure Tony Poirot, qui officie dans le XVIIe arrondissement de Paris.

Toutefois, les Diplômes universitaires (DU) centrés sur la phyto et l’aromathérapie destinés aux professionnels de santé sont en plein essor : les facultés de Besançon, Montpellier, Paris, Lyon, Limoges ou encore Clermont-Ferrand ont ainsi développé des parcours de ce type.

« Nous n’avons pas assez de place pour inscrire toutes les personnes qui souhaitent effectuer la formation », témoigne Corine Girard-Thernier, responsable pédagogique du DU de phytoaromathérapie de l’université de Franche-Comté. « Nous sommes confrontés à une augmentation de la demande ces dernières années. Les professionnels ont besoin de se former face à une attente forte du grand public », précise cette professeure de pharmacologie.

 

Gare aux charlatans

« Le public se méfie de plus en plus des médicaments dits “chimiques” et exprime une volonté de se tourner vers une médecine plus “naturelle”. Mais l’on ne peut pas tout traiter par la phytothérapie et par l’aromathérapie », prévient-elle.

Cette dernière déplore aussi l’absence de cadre pour exercer l’aromathérapie. « On peut se déclarer naturopathe2 du jour au lendemain. Cela pose problème. Certains peuvent aller trop loin. Des personnes atteintes de cancer sont fragiles et feraient n’importe quoi pour se soigner. Et des gens qui se prétendent naturopathes peuvent éloigner des malades de leurs traitements », affirme Corine Girard-Thernier. En France, la naturopathie n’est pas encore une discipline reconnue.

Les personnes se déclarant « naturopathe » peuvent exercer mais, en l’absence de titre de médecin, elles ne peuvent ni établir de diagnostic ni prescrire d’huiles essentielles. Bien sûr, elles n’ont pas le droit d’inciter une personne à stopper un traitement médical. Le naturopathe peut néanmoins donner des conseils de prévention en matière d’habitudes alimentaires et d’hygiène de vie. Certains peuvent orienter des personnes venant les consulter vers des plantes ou la prise d’huiles essentielles. Un flou relatif qui a amené plusieurs « praticiens » à être condamnés par la Justice pour « exercice illégal de la médecine ». Prudence donc... Notons néanmoins que des acteurs de cette profession comme le Syndicat des professionnels des la naturopathie (SPN) militent « sans conteste pour réglementer la profession ». Et lui offrir un véritable cadre légal d’exercice, voir une reconnaissance par l’État.

 

Recréer le diplôme d’herboriste ?

Pour d’autres, l’essor des Diplômes universitaires destinés aux professionnels de santé renvoie au fait qu’il manque une véritable profession réglementée. Celle-ci pourrait être spécifiquement dédiée à la délivrance des plantes médicinales et des huiles essentielles. Patrice de Bonneval milite depuis les années 1970 pour que soit recréé un diplôme d’herboriste, supprimé par le régime de Vichy en 1941. Ce pharmacien retraité est le créateur de l’École lyonnaise de Plantes médicinales et des Savoirs naturels, qui a la particularité de ne pas uniquement s’adresser aux professionnels de santé.

« Les pharmaciens n’apprennent que trente plantes dans leur cursus. Et ils apprennent surtout à reconnaître ce qui est dangereux. Alors que le rôle de l’herboriste consiste à suivre la personne et à lui donner le mélange de plantes ou les huiles essentielles qui lui soient le plus adaptés », avance Patrice de Bonneval. « Nous défendons l’idée de recréer un métier complet. Un métier qui comprend la vente, la distribution de plantes et d’huiles essentielles et bien sûr le conseil autour de ces produits, continue-t-il. Il s’agit de délivrer un accompagnement adapté à la personne, à ses caractéristiques physiques et morales. » Son maître-mot est donc la compétence : « Tellement de gens prétendent faire des huiles et pouvoir soigner avec ces substances. Mais on ne peut être spécialiste que si on a appris dans une école spécialisée. Notre travail consiste à former des gens compétents », poursuit-il. D’où pour lui, une nécessaire connaissance complète des plantes : « La plante est un être vivant, il faut savoir où et comment elle pousse. Et comment la préparer. Notamment pour obtenir des huiles essentielles. » En somme, c’est un métier à part entière !

 

1La phytothérapie est la médecine visant à prévenir ou à guérir via l’usage des plantes. L’aromathérapie est la branche de la phytothérapie recourant spécifiquement aux huiles aromatiques.

2La naturopathie est une médecine dite « alternative » recourant à des soins basés sur des éléments naturels et biologiques, notamment les plantes.

 

 

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