[REPORTAGE] Clermont-Ferrand cède aux sirènes de la vidéosurveillance

Publié le mer 17/11/2021 - 11:00
© Pixabay

par Guillaume Bernard

Sans caméra de vidéosurveillance il y a sept ans, Clermont-Ferrand est passée à la trentième place des grandes villes françaises les plus vidéosurveillées. Poussée par la surenchère sécuritaire ambiante, avec le soutien de l’Etat et de la Région qui a fait passer son budget sécurité de 167 à 310 millions d’euros, comme l’a annoncé Laurent Wauquiez, le président d’Auvergne-Rhône-Alpes, après sa réélection.

« Je ne sais pas si vous connaissez la place de la Poterne à Clermont-Ferrand ? C'est devenu un véritable lieu de deal, en plein centre-ville, juste sous les fenêtres du maire ! », torpille Julien Bony, conseiller municipal d'opposition à la mairie de Clermont-Ferrand. L'été vient tout juste de se terminer et déjà le groupe Avenir Républicain (LR) rompt la trêve estivale, accusant la majorité municipale (PS) "d'immobilisme" face à ce qu'il identifie comme une situation d'insécurité montante dans la ville. « Nous avons connu un été marqué par de nombreux faits d'incivilités et de délinquance », assène l’élu.

Parmi les divers reproches, la charge de l'opposition met notamment en cause la présence relativement faible de caméras de surveillance dans la ville. « Nous sommes très en retard en la matière, comparativement aux villes qui ont à peu près le même profil que le nôtre », poursuit-il. Avec 80 caméras fin 2020, soit un ratio d'environ 55 caméras pour 100 000 habitants, la capitale auvergnate se place à la 30ème place du palmarès des 50 plus grandes villes vidéosurveillées publié par la Gazette des Communes. Dans ce classement, la ville est loin derrière de nombreuses municipalités de droite (statistiquement plus enclines à installer des caméras, lire encadré), mais se situe dans la moyenne des villes gérées par la gauche. Insuffisant pour le groupe Avenir républicain qui demande le doublement du nombre de caméras d'ici fin 2021.

Une tradition anti-caméra

Clermont-Ferrand a longtemps été hostile à la présence de caméras dans les rues. « Quand je suis arrivé à la mairie en 2014, il n'y avait aucune caméra à Clermont-Ferrand. C'était à la fois un choix politique de mon prédécesseur, mais c'est aussi parce que l'époque était différente et que l'histoire de la ville est plutôt pacifique », explique Olivier Bianchi, actuel maire de la ville.

Depuis 2014, les choses ont bien changé. De quoi faire mentir l'opposition lorsqu'elle pointe "l'immobilisme" de la majorité en matière de vidéosurveillance. « Je ne pense pas que les caméras soient la réponse ultime face à l'insécurité, mais je considère que c'est un outil qui aide à la résolution des enquêtes, comme j'ai pu le constater notamment dans une affaire de meurtre, estime Olivier Bianchi, réélu en 2020, qui a fait installer pas moins de 103 caméras dans la ville et compte porter ce nombre à 300 en fin de mandat. En tant que tel, il a un intérêt à être déployé. »

Pour lutter contre la délinquance, le maire considère qu'il faut aussi traiter le mal à la racine. « C'est vrai que le nombre d'actes de délinquance a augmenté de 13% comparé à l'année dernière, selon la DDSP (direction départementale de la sécurité publique). C'est un problème sérieux que je prends en main, notamment en portant le nombre de policiers municipaux de 49 à 69 d'ici la fin du mandat, affirme-t-il. Mais il faut aussi lutter contre la paupérisation, la déscolarisation ou encore le manque de lit dans les hôpitaux psychiatriques. »

Surenchère

Difficile de résister à la tentation d'installer des caméras dans ses rues lorsque d'autres villes se lancent dans une surenchère sécuritaire ou lorsque la Région et l'État poussent à s'équiper. Mohanad Al Abbas, directeur régional de la Ligue des Droits de l'Homme Auvergne-Rhône-Alpes, habitant Clermont-Ferrand depuis 46 ans, a assisté à l'apparition des caméras dans la ville. « A la ligue, nous étions satisfaits des choix de la municipalité qui ne voulait pas de la vidéosurveillance, raconte-t-il. Mais les politiques sécuritaires qui se sont succédées d'années en années ont mis Olivier Bianchi sous pression. Le point d'orgue, c'est la venue de Gérald Darmanin cet été et la signature d'un contrat de sécurité intégré. » De passage dans la capitale auvergnate à la fin du mois de juillet, le ministre de l'intérieur a alloué des moyens supplémentaires au commissariat de la ville. En échange, Olivier Bianchi s'est notamment engagé à augmenter le nombre de caméras dans les rues.

Même volonté de la part de la Région Auvergne-Rhône-Alpes. Son président, Laurent Wauquiez, a fait de la sécurité un des thèmes majeurs de sa campagne des élections régionales 2021. Un sujet pourtant à la marge de ses compétences. Alors qu'il a fait installer 6 000 caméras lors de son premier mandat, les multipliant notamment dans les lycées, les gares et les bus scolaires, il compte en ajouter 10 000 lors du second. Conséquence : le budget régional consacré à la sécurité va passer de 167 à 310 millions d’euros.

La région Auvergne-Rhône-Alpes, tout comme l'État à travers le FIPD (Fonds Interministériel de Prévention de la Délinquance), aident en outre les municipalités à s'équiper en subventionnant l'achat de caméras, comme cela a été le cas pour Clermont-Ferrand. Bilan de ces politiques : entre fin 2013 et début 2020, le nombre de caméras installées dans les 35 villes de plus de 90 000 habitants les plus dotées a été multiplié par 2,3, passant de 4 760 à 10 863, selon la Gazette des Communes. « Il y a une demande sociale pour qu'on s'équipe en vidéosurveillance », se défend le maire de Clermont, bien conscient de l'engrenage dans lequel il est pris.

Une efficacité qui reste à prouver

Pourtant, l’efficacité de la vidéosurveillance en matière de lutte contre la délinquance reste à prouver. « Aucune corrélation globale n’a été relevée entre l’existence de dispositifs de vidéoprotection et le niveau de la délinquance commise sur la voie publique », souligne un rapport au vitriol de la Cour des comptes d’octobre 2020. Celui-ci demande « une appréciation objective de l’efficacité de la vidéoprotection », toujours attendue malgré la multiplication des caméras depuis dix ans.

La vidéosurveillance pose en effet un problème technique majeur : celui du traitement des images. « Pour qu'elle puisse empêcher un acte de délinquance, la vidéo doit être regardée par quelqu'un, explique Klorydryk*, militant de la Quadrature du net, une association qui lutte contre la surveillance. Mais quand vous avez des centaines de caméras dans une ville, il n'est pas possible de tout regarder en même temps. On se retrouve donc à mettre des agents derrière des écrans toute la journée pour une efficacité minime alors qu'ils pourraient faire autre chose. » A Clermont-Ferrand, les quatre opérateurs de supervision urbaine gèrent les 103 caméras de la ville. Or le recrutement d’un seul opérateur supplémentaire est prévu pour une multiplication par trois du nombre de caméras. « Le développement anarchique des caméras permet de faire des économies sur les moyens humains, déplore Mohanad Al Abbas de la LDH. On se dit que, comme les gens sont surveillés, il n'y a plus besoin de médiateurs, plus besoin de police de proximité, plus besoin d'éducateurs dans les quartiers… »

La course à la caméra ne serait-elle pas purement dogmatique ? « Étant donné que se faire filmer représente toujours une restriction des libertés et qu'on n'a pas la preuve que cela nous protège, il faudrait tout simplement arrêter les caméras, réclame Klorydryk. Or c'est l'inverse qui se passe : on se dit qu'il faut aller plus loin et on cherche désormais à développer d'autres technologies comme la reconnaissance faciale ou la vidéosurveillance automatisée… » Une fuite en avant sécuritaire qui semble plus électoraliste qu’efficace pour lutter contre la délinquance.