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[INTERVIEW] Gilles Clément : « Nous appartenons à la nature et nous en dépendons »

Créé le : 24/04/2020
Photo : Domaine du Rayol

Photo : Domaine du Rayol. Gilles Clément se présente comme un jardiner car il donne une « préséance au vivant plutôt qu'à la construction dans l'espace »

Par Élodie Crézé et Julien Dezécot

Jardiner, paysagiste, entomologiste, biologiste : Gilles Clément plonge les mains dans la terre et nous livre son rapport sensible à la nature. Pour ce philosophe et artisan des jardins, il faut cesser de concevoir la nature comme une altérité, et accepter d’en faire intimement partie. Notre avenir en dépend !

Gilles Clément est jardinier, écrivain et paysagiste. Pour lui, l’homme entretient l’illusion de la maîtrise de la nature. Ce rapport de force et cette marchandisation de la nature nous précipitent vers le dérèglement climatique, alors que nous devrions nous atteler à en décrypter les innombrables mystères. Pour la survie de l’humanité.

Vous avez coutume de vous présenter comme un jardinier. Qu’est-ce que ce terme signifie pour vous ?
En effet, bien que paysagiste, je me présente plutôt comme jardinier car je mets les mains dans la terre. Je donne une préséance au vivant plutôt qu'à la construction dans l'espace, même si les deux sont importants. Je suis jardinier au sens où j’établis un dialogue avec le vivant, ce qui n'est pas du tout une obligation pour le paysagiste, qui peut faire un paysage avec du béton, des pierres et du fer. Pour ma part, je suis dans l'obligation de connaître le nom de la plante, comment elle vit, comment on fait pour s'en occuper, est-elle mangeable, dangereuse, à quoi elle sert dans l'écosystème, etc.

 

Racontez-nous votre rencontre, adolescent, avec le jardin ?
Chez mes parents il y avait un petit jardin, où j’ai commencé vers 10-11 ans à grattouiller la terre et à planter des choses. Il était très facile d'en sortir et d'aller dans la lande, un territoire sauvage, où j'ai finalement beaucoup plus appris que dans le jardin en question. J’observais la végétation mais surtout les insectes, les animaux. La première fois que j'ai vu un lézard vert, ce fut un grand choc… une chose extraordinaire ! Cela se passait en dehors de l’enclos – même s’il n’était pas très clos - du jardin.

 

Comment qualifierez-vous ce rapport à la nature, forgé très tôt chez vous ?
Je dirais qu'il s’est d’abord traduit par l’étonnement, en particulier en regardant un insecte, un lézard ou un oiseau. Je pourrais aussi le qualifier d'émerveillement, face à ce que je ne saisissais pas mais qui me fascinait et me donnait envie de dialoguer, de comprendre… C’est ainsi que cela a commencé, puis, très vite, je me suis tourné vers les plantes. C’est assez logique puisque nous sommes complètement liés, nous, mais aussi les insectes et les plantes, les oiseaux, à un ensemble que l’on appelle aujourd'hui l'écosystème. Même si je ne le nommais pas ainsi à l’époque.

 

Souvent l’homme essaie de forger la nature pour en devenir, en quelque sorte, le maître. C’est une vision contraire à ce que vous prônez…
On prétend que l'homme dirige la nature mais il ne dirige absolument rien du tout ! Il fait partie de la nature. C’est une très mauvaise idée d’instaurer une distance entre elle et nous, et de se dire qu’elle est ailleurs. L’écologie nous apprend que l’homme se donne seulement l'illusion de la maîtrise avec des produits et des machines, qui sont effectivement très performants. Seulement, l’exploitation industrielle du territoire est absurde, car elle ne fait que se mettre au service d'une espèce en détruisant toutes les autres… alors que nous dépendons de l'ensemble. Nous annihilons ainsi toute possibilité de vie dans le futur !

 

Pourquoi les espaces tiers, ces lieux négligés ou inexploités, vous sont-ils si chers ?
Ces endroits que j’appelle le Tiers paysage, sont des friches, des lieux résultants de l’abandon du pouvoir de l’homme. Certains sont devenus de véritables forêts aujourd’hui. Globalement, qu’ils soient situés dans l’espace rural ou dans les villes, il s’agit de territoires d’accueil pour une diversité qui est chassée de partout ailleurs. Ils constituent un trésor.

 

Vous avez développé le concept du jardin en mouvement. De quoi s’agit-il ?
J’ai utilisé ce terme après avoir mis au point un mode de gestion du jardin qui prend en compte le déplacement physique des espèces végétales sur le terrain, en particulier celles qui voyagent, qui sont vagabondes. Il s’agit de respecter la dynamique naturelle en place.

Photo : Gilles Clément. Le jardin en mouvement de Gilles Clément

Et qu’appelez-vous le jardin planétaire ?
C’est le fait de considérer la planète comme un jardin. Il y a 3 raisons à cela : d’abord la couverture anthropique, le fait que les hommes soient partout - comme le jardinier est partout sur son terrain.
La 2e raison, c’est le brassage planétaire, soit le mélange des espèces végétales, accéléré avec l’intervention de l’homme, qui a donné lieu à des écosystèmes émergeants. La 3e raison provient de la définition même du mot jardin qui signifie « enclos », parce que la vie est contenue dans la biosphère, espace finalement très limité.

 

Certains parlent d’anthropocène. Comment dépasser ce stade ?
L’anthropocène est un terme qui désigne la responsabilité de l'humanité dans les changements qui sont extrêmement rapides - ces changements ont toujours existé : c'est cela qu'on appelle l’évolution. Mais ils étaient beaucoup plus lents avant l’intervention de l’homme. Il est difficile d'imaginer d'abandonner le terme, mais nous pouvons imaginer que si nous reconnaissons notre responsabilité dans l’accélération de ce processus dangereux (le dérèglement climatique – ndrl)et que nous cessons nos bêtises, on parlera peut-être toujours d’anthropocène mais ce sera devenu un tout petit peu plus intelligent, parce que plus conscient.

 

À l’heure du changement climatique, de la crise de la biodiversité globale, comment repenser notre rapport à la nature ?
Il faut abandonner l'idée de la maîtrise de la nature et rentrer dans un dialogue avec elle. Cela implique de la comprendre. Se rendre intelligent, saisir l'intelligibilité du contexte. Or aujourd'hui, qui est capable de mettre un nom sur une plante, un oiseau ou un champignon ? Certainement personne – vous mettez quelqu’un du ministère de l'Environnement tout seul dans le monde sauvage, il meurt en trois jours, faute de savoir comment se nourrir ! Commençons par cela.

 

Sous prétexte de protéger la biodiversité, on parle de « service rendu » par la nature. On a donné un prix à la biodiversité. Est-on en train d'abandonner la nature en tant que mère – la Patchamama- au sens noble, avec cette histoire de coût ?
Nous appartenons à la nature et nous en dépendons. En cela nous sommes plus proches de Patchamamaet de n'importe quelle autre vision animiste, que de la marchandisation. Enfin nous devrions l’être. Mais malheureusement nous sommes prisonniers d’un modèle économique qui décide de se faire de l'argent avec tout et n’importe quoi. On détruit la forêt amazonienne ? On s'en moque, cela rapporte ! On menace l’avenir de l'humanité parce que l’on vit dans l'instant, avec le calcul de la spéculation financière. Il faut évidemment changer de modèle économique.

 

Mais pensez-vous que donner un coût à la nature est une bonne solution pour la préserver ?
Donner un coût n'est pas une solution pour préserver quoi que ce soit, mais pour spéculer. Nous sommes capables de spéculer avec n'importe quoi, y compris avec le CO2. Ainsi, on marchandise la pollution, c'est invraisemblable ! Il faut abandonner ce modèle économique qui consiste à tout chiffrer. Pourtant, les billets de banque ne se mangent pas ! On ne peut pas continuer à vivre comme cela.

 

Les élections municipales approchent. Est-il important de s’engager au niveau local ?
Oui, car c’est à l’échelon local que les choses se passent véritablement. Les lois élaborées au plus haut niveau ne sont que prétendument en faveur de ce que les dirigeants appellent la transition écologique. Or ils font plutôt le contraire en nous enfumant…Par contre dans les mairies, dans les associations, sur le terrain, là, oui, les lignes bougent.

 

Si vous aviez un rêve pour cette nature de demain, ce serait quoi ?
Ce serait de mieux comprendre ce que j'appelle le génie naturel, c'est à dire comment les espèces animales et végétales ont mis au point un système subtil de survie face aux aléas, avec l'invention de moyens de communication. Et cela depuis des millions d’années ! Nous n'avons pas encore compris comment cela fonctionne, nous venons tout juste d’en découvrir l’existence. Nous nous vantons d’avoir créé internet mais cela a été fait bien avant nous !

 

Retrouvez notre entretien en vidéo et le résumé de notre conférence avec Gilles Clément sur le site. Un podcast de la table-ronde qui a suivi est également disponible.

À lire : Le Domaine du Rayol, Oser les Méditerranées, J-P Grillet et G. Clément.(oct 2019) et Le Grand B.A.L., G. Clément, Actes Sud, 2018

Article présent dans les magazines: 

[ENVIRONNEMENT] : Laisser libres les herbes folles avec Gilles Clément

Créé le : 14/11/2019
Conférence à Mazan avec Gilles Clément

Le jardinier, écrivain et paysagiste Gilles Clément était présent mardi 12 novembre à la boiserie Mazan, face à une salle bien remplie, afin d’évoquer le sujet « Jardiner la terre, comment repenser notre rapport à la nature ? ». Pour lui, le jardin est un enclos où l’homme doit être le moins interventionniste possible. Une leçon à appliquer à l’échelle planétaire, face au dérèglement climatique.

Prendre garde à « l’illusion de la maîtrise de la nature par la technologie ». Rester humble face à la nature, accepter « l’idée de ne rien faire » plutôt que de vouloir sans cesse la contrôler, voilà le rappel du jardinier à la renommée internationale Gilles Clément, connu notamment pour ses concepts de « jardin en mouvement » ou encore de « jardin planétaire ». En substance, l’écrivain a martelé son message, celui d’une reconnexion impérative à la nature, et invité à « se rapprocher du vivant et réapprendre à vivre avec la diversité ». En guise d’exemples, Gilles Clément s’est attardé sur la couleuvre ou encore la taupe, symboles de ces animaux relégués au rang de « nuisibles », qui traduisent notre rapport belliqueux à l’environnement. Le préalable à cette reconnexion ? Impérativement « abandonner notre modèle économique où tout est marchandisé », ce qui fausse notre rapport à la nature et alimente notre besoin de l’assujettir.

« Le paysage, un regard porté par l’homme »

La thématique plus locale du « changement climatique, comment adapter nos jardins en Provence ? », a nourri un débat sous forme de table ronde avec, aux côtés de Gilles Clément, Sébastien Giorgis, architecte, paysagiste et urbaniste et Quentin Lefaucheux, paysagiste et créateur d’espaces verts (Les jardins de Solev). En préambule, Sébastien Giorgis a rappelé que le « paysage est avant tout un regard porté par l’homme », et à ce titre, il relève « du patrimoine culturel ». Ce à quoi Gilles Clément a enchéri : « le paysage est ce qui se trouve sous l’étendue du regard, c’est quelque chose de sensible, de personnel. Mettez 30 étudiants devant un seul paysage, vous obtiendrez 30 lectures différentes ! ». Quentin Lefaucheux a souhaité rendre hommage aux paysans dont il est lui-même un fils, soulignant « leur responsabilité dans l’aménagement du paysage ». Après ce juste rappel, Sébastien Giorgis a expliqué qu’en Provence, c’est avant tout l’eau qui structure le paysage. « Les jardins méditerranéens dépendent de cet élément géologique, avec des épisodes où elle se fait rare, et d’autres où elle est présente en extrême abondance. Ainsi, on retrouve souvent une géométrie dans ces jardins, liée aux fils d’eau qu’il faut étirer ».

« Savoir dire non »

Le débat a tourné autour de la responsabilité du paysagiste qui doit s’adapter à son environnement, avec notamment, la raréfaction de l’eau en cette période de changement climatique. Pour Quentin Lefaucheux, « il faut sensibiliser les clients à cette problématique, et savoir dire non… ». Notamment à une demande absurde de gazon dans cette région aride ! « Il y a tant à proposer à la place, comme une prairie sèche par exemple ».

 La question du nécessaire retour de la nature en ville a également été abordée. Mais pour cela, « il est impératif d’abandonner la notion de mauvaise herbe, et faire comprendre que la présence d’herbe en ville n’est pas signe d’abandon ou de négligence ! », a souligné Quentin Lefaucheux. Attention, a alerté Sébastien Giorgis, « à la tentation de globaliser les paysages, et à celle de céder, par exemple, à la facilité qui consiste à vouloir planter des arbres partout. Il existe plein de modèles de paysages ! » Et puisqu’« on habite un paysage auquel on s’identifie », a-t-il ajouté, « il est vital de travailler les paysages avec les citoyens ». Les trois interlocuteurs ont reconnu le nécessaire « challenge » d’aller chercher ceux qui restent souvent en dehors des débats publics, afin d’éviter « l’entre soi ». Car en matière de jardin comme de changement climatique, nous sommes tous concernés.

Gilles Clément a écrit de nombreux ouvrages, dont Les jardins planétaires, Une brève histoire du jardin et des romans dystopiques, comme Le grand B.AL.

Sans transition ! remercie ses partenaires Biocop de Carpentras, l’Atelier bio de Provence, Atmosud, Les jardins de Solev,  Les Toqués, Eovimed, Actes Sud, RCF,  France Bleu Vaucluse et la boiserie Mazan.

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