[L'HUMOEUR DE MARGUERITE] Pline l’Ancien

Publié le jeu 19/05/2022 - 09:05
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Une fois par mois, Sans transition! publie une chronique : "L'humoeur de Marguerite". Ce mois-ci, Marguerite se livre à une réflexion sur Pline l'Ancien, la nomination d'Elisabeth Borne comme Première ministre et... l'autruche.

La France est le seul pays de l’UE à avoir manqué ses objectifs en matière d’énergies renouvelables. En effet, bois, hydraulique, éolien et solaire ont représenté 19,1 % de la consommation finale brute énergétique de l’Hexagone en 2021, bien au-dessous des 23 % affichés. Entre les deux tours des élections présidentielles, passer sans vergogne de ce statut peu enviable agrémenté de deux condamnations pour préjudice écologique à « Ce quinquennat sera écologique ou ne sera pas », il fallait oser. Ou alors, il s’agit peut-être d’un « virage à 360 degrés » comme l’a dit un jour Christine Lagarde : un virage qui vous ramène au point de départ.

Rappel des promesses d’Emmanuel Macron faites le 16 avril à Marseille : Dans le cadre du "renouvellement complet" de sa politique, le Premier ministre sera "directement chargé de la planification écologique", afin d'aller "deux fois plus vite" pour réduire les émissions de gaz à effet de serre.

Puisque le second tour est passé et que l’on sait désormais de qui il s’agit, la Première ministre Elisabeth Borne est "directement chargée de la planification écologique", "appuyée par deux ministres forts" : un "ministre de la planification énergétique", qui "aura pour mission de faire de la France la première grande nation à sortir du pétrole, du gaz et du charbon" et un ministre "chargé de la planification écologique territoriale" qui, dans un "agenda de décentralisation massive", va œuvrer pour "changer nos moyens de se déplacer au quotidien", "réinvestir sur le fluvial et le fret ferroviaire", "accélérer la rénovation des logements, au moins 700.000 par an sur les 5 ans qui viennent", ou encore "agir pour la qualité de l'eau, de l'air, de l'alimentation".

Dont acte. Attendons de voir. Mais pas trop longtemps, car le temps presse.

"Stupidité singulière" 

En effet, jusqu’à présent, la politique face à l’urgence climatique semble être la politique de l’autruche. Cette expression vient du fait que pendant longtemps, les observateurs de la faune sauvage ont pensé, à tort, que les autruches enfouissaient leur tête dans le sable en cas de danger. Ils croyaient que ces grands oiseaux préféraient se cacher plutôt que de faire face à un danger. Grave erreur.

Le plus ancien témoignage de cette interprétation erronée remonte à Pline l’Ancien, célèbre écrivain et naturaliste romain, qui vécut au 1er siècle. « Dévorant tout indistinctement, elles ont la singulière faculté de tout digérer ; mais leur stupidité n'est pas moins singulière : elles s'imaginent, avec un corps si grand, que lorsqu'elles ont caché leur tête dans les broussailles on ne les voit plus. »

Dis-donc, Pline l’Ancien, stupidité singulière toi-même ! Tu te crois supérieur ? Tu crois qu’en méprisant les animaux, tu vas faire progresser le comportement des hommes sur la planète ? Écoute-moi bien : t’as beau être l’Ancien, j’ai plus d’expérience que toi à propos de ce qu’a connu la terre. Ben oui, 20 siècles nous séparent et je peux te dire qu’il s’en est passé des choses depuis ton époque et que ça n’a pas toujours été joli-joli. Notamment à cause de gens comme toi. Oui, c’est peut-être votre ignorance mâtinée d’arrogance qui explique ce comportement délétère qu’ont les hommes vis-à-vis de la nature. Si les gens comme toi aviez eu un peu plus de jugeote, on n’en serait peut-être pas là, nous.

Commençons par une mise au point : au rythme où vont les choses, le passage de l’homme sur terre sera plus bref que celui de nombreuses espèces animales. Alors, qui c’est le plus intelligent ? Celui qui assure sa survie et sa descendance, ou celui qui bousille tout autour de lui au point d’en crever ? La réponse est dans la question, je fais qu’un seul voyage, comme dirait Coluche (un philosophe du 20ème siècle, un peu comme toi, mais en beaucoup plus drôle).

Depuis le début de l’anthropocène, dont on peut penser qu’il commence avec la découverte de la maîtrise du feu il y a environ 400 ou 500.000 ans, la relation entre les hommes et la nature ne s’est pas mal passée. Autrement dit, les hommes n’ont pas fait trop de dégâts. Certes, ils se sont battus entre eux pour avoir plus de territoire, pour exercer plus de pouvoir ou parce qu’ils ne croyaient pas tous au même dieu, mais la nature, elle, se portait plutôt bien. Et puis un jour, l’homme a découvert une substance à la fois merveilleuse et terrible : le pétrole. Abondante et abordable, cette substance a permis à l’homme de créer de l’énergie pendant environ 150 ans. Cette énergie a permis de développer le transport, l’industrie, le plastique et ses très nombreuses applications, des tas de produits, j’en passe et des meilleures. Concomitamment, cette expansion effrénée a pris une tournure excessive, appelée consumérisme. Au lieu de rechercher le bonheur et l’harmonie avec la nature, les hommes, avec leur capitalisme, voulaient la croissance économique à tout prix, convaincus c’était la seule façon de faire, en dépit des injustices sociales et des dégâts environnementaux occasionnés. La Première ministre du Royaume-Uni, une certaine Margaret, a même eu cette phrase devenue célèbre : « There is no alternative ». Je te rassure, pendant cette période, les hommes ont continué à se taper dessus, d’autant qu’ils avaient un prétexte supplémentaire, le pétrole justement.

150 ans, ce n’est qu’une très courte parenthèse à l’échelle de l’humanité, mais elle en dit long sur ce dont nous sommes capables.

Tête dans le sable

Malgré la très grande qualité de l’information scientifique, les hommes ont continué à faire beaucoup de tort à la nature, au point de mettre en péril leur propre existence. Face à cette situation, ils ont signé un accord, appelé Accord de Paris (ou de Lutèce, si tu préfères), selon lequel ils s’engageaient à limiter les dégâts qu’ils faisaient subir à la nature. Las, les fruits n’ont pas tenu la promesse des fleurs, car les hommes ont, comme on dit, fait l’autruche. C’est sans doute à cause de leur goût du lucre et de leur vision à court terme. Les scientifiques avaient beau publier des rapports plus alarmants les uns que les autres, les hommes s’en tenaient à cette satanée politique de l’autruche. Ce n’est pas l’autruche qui est stupide, l’Ancien, mets-toi ça dans le crâne. T’as beau être naturaliste, t’as pas l’air de savoir que la nature peut être surexploitée, pillée, abîmée, détruite. Ne crois pas que j’exagère, je te montrerai des photos (je t’expliquerai ce que c’est, les photos).

Et puis je t’expliquerai aussi qu’il existe aujourd'hui plusieurs raisons qui poussent l’autruche à se mettre la tête dans le sable. Par exemple, figure-toi qu’elle pond ses œufs dans des trous et que ces trous peuvent faire jusqu'à une trentaine de centimètres de profondeur. Le jour, c'est le mâle qui surveille les œufs et la nuit, c'est la femelle. Rien que ce partage des tâches, on pourrait s’en inspirer. Bref, au cours de la surveillance, l'oiseau retourne les œufs et ôte les lézards ou les rongeurs qui se seraient incrustés dans les trous pour profiter de la chaleur. L'autruche a donc régulièrement la tête dans le sable en période de couvaison.

Pour ne prendre que l’exemple de l’autruche, elle met en pratique la parité des tâches et la répartition de la charge mentale. En plus, elle assure sa survie et sa descendance. Est-ce que tu crois que l’homme peut en dire autant ?

J’allais oublier une autre information : un œil d’autruche pèse environ 47 grammes alors que son cerveau en pèse à peu près 42. Dingue, non ? Non seulement elle a l’avenir en ligne de mire, mais elle regarde sérieusement ce qui se passe dans son environnement.

À bien y réfléchir, l’autruche pourrait être le symbole de la stupidité singulière de l’homme vis-à-vis de la nature. Qu’est-ce que t’en penses, Pline l’Ancien ? T’aurais pas envie d’opérer un "renouvellement complet" de ta façon de voir les choses ?