dénataliste

[ ÉCOLOGIE ] Doit-on encore faire des enfants ?

Créé le : 29/10/2019
Pierre-Laurent Durantin / Pixabay

Par Coralie Rabatel.

L’humanité, sans cesse grandissante, a déjà épuisé les ressources écologiques de la planète et contrarie ainsi les capacités de régénération des écosystèmes. Alors que nous vivons à crédit, certains préconisent, par militantisme ou simples convictions idéologiques, de ne plus faire d’enfants. La pilule pour sauver la planète ? Les dénatalistes en sont persuadés.

Nous sommes un peu plus de 7,7 milliards d’êtres humains sur Terre. 7 724 627 304 au moment d’écrire ces lignes. Sur le site de l’Institut national d’études démographiques (Ined), le compteur de la population mondiale ne cesse d’augmenter.  Les projections de l’Organisation des Nations unies annoncent 9,8 milliards d’individus en 2050 et 11,2 milliards en 2100. Un sérieux problème pour certains eu égard aux ressources finies qu'offre la planète.          

Ceux que l’on appelle les dénatalistes estiment que les humains sont déjà trop nombreux et que la planète ne peut tous les contenir. Leur solution ? Arrêter de faire des enfants. Ou en faire moins. Denis Garnier, président de l’association Démographie responsable, considère ainsi la nécessité de « plafonner à deux enfants par personne ». L’objectif est de tomber en dessous du seuil de renouvellement (situé à 2,1 enfants par femme dans les pays développés), pour faire en sorte que chaque génération soit moins nombreuse que la précédente.

« Je crois que le monde va devenir invivable »

De son côté, Laure Noualhat1, journaliste et réalisatrice, a pris la décision plus radicale de ne jamais enfanter. « Je préfère ne pas être responsable d'un être humain dans cette époque-là, explique-t-elle. Je crois que le monde va devenir invivable. » L’épuisement des ressources, le réchauffement climatique, la perte de biodiversité : tous deux sont d’accord pour attribuer ces catastrophes à la « pression humaine ». Ils font référence à une étude2 menée par deux chercheurs de l’université de Lund, en Suède, et parue en 2017 dans la revue Environmental Research Letters. « Les auteurs ont conclu que faire un enfant de moins revenait à éviter 58,6 tonnes de CO2 par an », indique Laure Noualhat. Loin devant l’abandon de la voiture ou une alimentation végétarienne (respectivement 2,4 et environ 0,8 tonnes de CO2 évitées par an). « Mettre un enfant au monde, c'est vous garantir un bilan carbone infini puisque cet enfant va vivre, grandir, consommer, se reproduire, etc. »,développe la journaliste.

Depuis, d'autres scientifiques ont alerté sur les menaces que représentait la surpopulation. Tel le manifeste3 signé par 15 364 scientifiques et paru dans la revue américaine Bioscienceen 2017. En octobre 2018, un nouveau collectif a aussi publié dans Le MondeUne tribune4 intitulée « Freiner la croissance de la population est une nécessité absolue ».

29 juillet : le jour du dépassement

« Cette publication vient de mon initiative, avec d’autres confrères, comme Philippe Waldteufel et Philippe Blime »,assure Jean-Loup Bertaux, directeur de recherche émérite au CNRS, docteur en géophysique et planétologue. « Le jour du dépassement5 a eu lieu le 29 juillet. En 210 jours, on a consommé tout ce que la Terre peut produire en une année. Cela prouve bien qu’on est trop nombreux. »Le chercheur est convaincu que cette surpopulation va entraîner « des conflits épouvantables », dans un contexte imminent de migrations climatiques.

« Mettre un enfant au monde, c'est vous garantir un bilan carbone infini puisque cet enfant va vivre, grandir, consommer, se reproduire, etc. », Laure Noualhat, journaliste et réalisatrice

Denis Garnier fait partie de ceux qui estiment qu’en France, une intervention des pouvoirs publics est nécessaire. Notamment pour réformer les allocations familiales. « Il faudrait accorder une vraie aide pour le premier enfant, la même chose pour le deuxième, mais plus rien au-delà. » Le président de l'association se défend de mettre en péril les libertés individuelles : « Actuellement, le système français promeut la natalité avec une claire incitation aux familles. On demande juste plus de neutralité. La liberté, on la laisse totale. » Quant à l'impact de la suppression des allocations familiales sur les ménages les plus modestes ? « C’est une réalité, concède Denis Garnier. Mais la question écologique et environnementale est vraiment une priorité. »

Dans un pays où la famille est le pilier majeur de la société, l’Hexagone devrait donc modifier ses fondements politiques et économiques. Pour autant, la population française n'est pas dans une expansion folle ! D’après l’Insee, la fécondité diminue même naturellement en France depuis quatre ans, avec 1,87 enfant par femme en 2018, contre 2,00 en 2014. Sachant que l’Hexagone est toujours le pays le plus fécond de l’Union européenne. En fait, la plupart des pays développés ont achevé ce que les démographes appellent « la transition démographique » : le moment ou la fécondité et la mortalité, un temps élevées, baissent d’elles-mêmes jusqu’à s’équilibrer à un niveau moindre.

Miser sur l’éducation

Mais pour Denis Garnier, on ne peut pas compter sur cette transition démographique spontanée dans toutes les régions du monde. Notamment en Afrique (4,6 enfants par femme en 2017), dont les 1,3 milliard d’habitants pourraient quadrupler d’ici 2100, selon les projections. « En France, on a simplement doublé depuis Louis-Philippe (XIXe siècle), alors que la population africaine a été multipliée par cinq en 70 ans. La transition démographique est incroyablement plus lente sur ce continent ! », note le militant.

Pour endiguer le phénomène, les dénatalistes ont une solution : le développement du planning familial et l’éducation, notamment celle des filles. « Une jeune fille évite les grossesses précoces lorsqu’elle est à l’école, argumente le président d’association. Avec l’instruction, on résout presque tout le problème. » Reste que l’empreinte écologique d’une naissance en Afrique n’est rien comparée à celle d’un petit européen. « C’est vrai aujourd’hui, nuance Denis Garnier. Mais qu’en sera-t-il dans 30 ans ?Au temps de Mao, la population chinoise n’émettait aucun gaz à effet de serre, on ne s’inquiétait pas de son accroissement. Maintenant, la Chine est le pays qui émet et consomme le plus. On ne peut que souhaiter pour l’Afrique qu’elle se développe, mais alors les nombreuses naissances d’aujourd’hui auraient un fort impact ensuite ».Les arguments s'entendent, mais ont un goût amer.

Les Ginks, pour " Green Inclinations, No Kids " (Engagement vert, pas de gosses), sont des féministes écolo prêtes à renoncer à la maternité pour sauver la planète. Photo : Pexels / Pixabay

Pourtant, même son de cloche pour Jean-Loup Bertaux6. Sourd aux accusations de néocolonialisme, il pense lui-aussi qu’il faut intervenir en Afrique pour développer le planning familial. Le chercheur évoque notamment la charte signée par les présidents des Parlements des 15 pays de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) en juillet 2017, à Ouagadougou. Dans ce texte, ils s’engagent à abaisser leur taux de fécondité à trois enfants par femme. « Il faut les y aider », plaide le planétologue, qui propose de financer cette aide grâce aux 100 milliards de dollars par an « que les pays les plus riches ont promis aux plus pauvres pour lutter contre le changement climatique lors de la COP 21. » Là encore, on comprend la logique, mais la teneur en bouche reste lourde.

« Il est illusoire de vouloir changer les effectifs »

Car la nécessité de diminuer la population humaine pour sauver la planète ne fait pas consensus au sein de la communauté scientifique. Gilles Pison7, démographe, professeur au Museum national d’histoire naturelle et chercheur associé à l’Ined, affirme ainsi qu'il « est illusoire de vouloir changer les effectifs ».En cause ? L’inertie démographique. « Supposons que le nombre d’enfant par femme tombe subitement à 1,6 pour toute l’humanité, suggère-t-il. La population continuerait d’augmenter pendant encore quelques décennies. Parce qu’on compte beaucoup d’adultes en âge d’avoir des enfants. Même si chacun en a peu, ils sont nombreux ! »

D’ailleurs, insiste le démographe, le taux de fécondité est déjà en dessous du seuil de renouvellement « dans beaucoup de parties du monde. Et pourtant, il n'en résulte pas immédiatement une diminution de la population ».Afin de préserver la planète, Gilles Pison estime qu’il faudrait plutôt se concentrer sur les habitudes de consommation que sur la question du nombre, pour laquelle « nous n’avons pas de levier d’action ».

Coordinatrice française du programme de recherche international Future earth hébergé par le CNRS, Sandrine Paillard travaille quant à elle sur les solutions de développement durable liées aux changements environnementaux globaux. Selon elle, c'est limpide : « les limites en termes de population sont plus sociales que naturelles ». En matière de sécurité alimentaire, par exemple, les études « montrent que l’offre à l’échelle mondiale est aujourd’hui largement suffisante pour nourrir la population actuelle et que la sous-alimentation est essentiellement un problème d’accès ».

L’agroécologie est une piste sérieuse

Lors de son travail au sein de la prospective Agrimonde de l’Inra et du Cirad en 2010, Sandrine Paillard et ses collègues ont même conclu que « de nombreuses options existent pour satisfaire la demande de biomasse pour les besoins alimentaires, industriels et énergétiques mondiaux ». Pour y parvenir, ils misent notamment sur l’agroécologie. Tout comme les experts du Giec dans leur dernier rapport, publié en août 2019. Il est question d’une agriculture où la consommation d’eau est réduite, avec peu ou pas d’intrants chimiques. On augmente les éléments naturels du paysage (mares, haies, zones enherbées…) et on valorise le travail de l’agriculteur. L’élevage est réduit, afin de conserver la plus grande part des cultures pour l’alimentation humaine.

« Ça ne veut pas dire que tout le monde doit devenir végétarien, anticipe Sandrine Paillard. Mais ce serait déjà bien de respecter les conseils nutritionnels en mangeant de la viande deux fois par semaine. » Il s'agirait finalement d'un nouveau paradigme à mettre en place. L’économiste énumère : il faudrait changer la Politique agricole commune (Pac), travailler sur l’aménagement du territoire et les réglementations sur l’usage des pesticides ; mais aussi développer la recherche pour une agroécologie à la pénibilité et aux pertes de rendement réduites. Le chantier semble conséquent mais Sandrine Paillard l’assure : « l’objectif est complètement atteignable ».En attendant, le compteur de l’Ined poursuit sa course : 7 725 078 900.

1 Laure Noualhat,  Lettre ouverte à celles qui n’ont pas (encore) d’enfant, Plon Essais, 2018.

2 The climate mitigation gap: education and government recommendations miss the most effective individual actions, Seth Wynes and Kimberly A. Nicholas, Environmental Research Letters,12 , 2017.

3 World Scientists’ Warning to Humanity: A Second Notice, Ripple et al., BioScience, 67, 2017.

4 « Freiner la croissance de la population est une nécessité absolue », Bertaux et al., Le Monde, 10/10/2018.

5 Le jour du dépassement est la date à partir de laquelle l’empreinte écologique dépasse la biocapacité de la planète. La biocapacité, c’est l’offre de la nature ; l’empreinte écologique, la demande humaine. Le calcul de ce jour est régulièrement controversé.

6 Jean-Loup Bertaux,  Démographie, climat, migrations : l’état d’urgence, éditions Fauves, 2017.

 

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