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[BORIS CYRULNIK] : « redonner du sens à la vie »

Créé le : 03/05/2020

Le neuro-psychiatre Boris Cyrulnik a fait connaître en France le concept de résilience (renaître de sa souffrance). Un concept plus que d'actualité en cette période de crise, avec la pandémie de Covid-19. Avant de retrouver le psychiatre sur notre site pour une conversation avec Sans transition! le 15 mai prochain, nous republions cet entretien réalisé il y a trois ans, autour de la notion de « bien-être ».

Burn out, suicide, souffrance… Pourquoi de plus en plus de gens souffrent tant au travail ?

L’homme souffre d’abord psychologiquement au travail, bien que la souffrance physique se manifeste toujours dans certains métiers, notamment par la sédentarité que provoquent les machines. Par manque d’activité physique notamment dans leur travail, de nombreuses personnes sont touchées par le diabète, les maladies cardio-vasculaires la malbouffe et autres troubles de la sédentarisation. Avec Internet : d’aucuns peuvent même aller jusqu’à passer entièrement leur vie du fauteuil au lit… A contrario, quand j’étais gamin, le travail se caractérisait d’abord par une souffrance physique. Les paysans se levaient à l’aube, mangeaient à peine à midi. J’ai le souvenir de mon père croquant un quignon de pain au déjeuner. Les paysans et mineurs travaillaient à l’époque jusqu’à 15h par jour. Le labeur prenait alors la forme d’une souffrance avant tout physique. Désormais, la souffrance est provoquée par nos progrès technologiques. Nous faisons passer les machines avant les hommes. Certes, l’homme a fait de gros progrès technologiques, mais au prix d’une altération majeure des relations humaines au quotidien. Nous pouvons dire que ces relations humaines sont pour l’heure « déritualisées ».

Qu’appelez-vous la « déritualisation » sociale et en quoi ce phénomène nuit-il aux humains dans leur quotidien ?

Au travail, on se dit de moins en moins « bonjour », voire uniquement par l’intermédiaire d’écrans. Parallèlement, les entraides tendent à disparaître au quotidien. Lorsque j’étais étudiant en médecine, les jeunes étaient plus solidaires. Maintenant les étudiants cachent leurs cours car le copain est devenu un concurrent… C’est le sprint social, la compétition au détriment de la coopération, qui désolidarise les familles. Prenons l’exemple des agriculteurs, un métier dans lequel la solidarité a toujours eu une grande place. Aujourd’hui, les nouveaux paysans sont devenus des entrepreneurs de haut vol, des chimistes, des mécaniciens. Mais ils sont de plus en plus seuls sur leur tracteur. Le lien social disparaît. C’est d’ailleurs bien souvent pour cela qu’ils font face à d’importants risques psychosociaux, dont les suicides…

En quoi ces générations passées que vous évoquez tissaient-elles davantage de lien social ?

Jadis, malgré l’épuisement physique, il y avait bien souvent davantage de convivialité (à l’instar des fêtes de village), associée à une véritable culture populaire. Des cars ramassaient les ouvriers d’Aubervilliers pour faire la fête, voir des opéras, du sport… J’habite à la Seyne-sur-Mer dans le Var et tous les week-ends les italiens et les polonais jouaient de la musique ensemble. C’était un délice relationnel malgré l’épuisement physique. Un vecteur de bien-être. Tout cela a disparu. Lors des fêtes d’entreprise, les gens n’éprouvent plus cette authenticité. Ces soirées sont elles-mêmes de grands spectacles commerciaux. Et la fête de la musique devient également un raout commercial, un boucan. Il faut du temps, pour transformer les rituels…

Comment en est-on arrivé à cette perte de repères et de liens ?

Pour comprendre, nous devons remonter le temps jusqu’à nos origines. Avec Homo Sapiens, notre espérance de vie était brève. Jusqu’au XIXe siècle et la révolution industrielle, l’espérance de vie des femmes avoisinait 36 ans. Au Congo, c’est 40 ans actuellement. Il y avait jadis la famine, le froid, et déjà la pollution des grandes villes avec la révolution industrielle. Les risques écologiques étaient déjà grands. Jusqu’en 1950, il fallait triompher de la nature, c’était notre ennemi. Triompher du tétanos, de la polio… Pour vivre mieux. Depuis 1960, la culture est devenue notre ennemie car la culture a modifié la nature, au risque de nous faire perdre la tête. C’est nous qui intoxiquons l’eau, l’air… c’est nous les humains qui avons dégradé l’environnement. Nous influons même notre climat planétaire : la sécheresse est en train de se développer à grande vitesse. Or sans eau notre espérance de vie est courte. Face à cet environnement chamboulé, beaucoup de repères ont été perdus. Résultat : la migration devient urgente à cause des catastrophes humaines et politiques. 60 millions de migrants arpentent la planète. On en attend 200 millions les prochaines années. Jusqu’à maintenant, les migrants participaient à la richesse d’un pays d’accueil or si 200 millions de gens sont obligés de partir de chez eux, il va y avoir un énorme bouleversement culturel. Je fais le pari que ça va être l’enjeu majeur des années à venir…

Dans ce contexte « déritualisé », peut-on vraiment envisager un état de bien-être collectif durable ?

Le bien-être est le résultat d’un rythme, d’une alternance entre la fatigue physique et le repos physique. Entre l’effort intellectuel et la décontraction intellectuelle. Si l’on perd ce rythme, alors on arrive à des situations difficiles, où les risques psychosociaux (RPS) deviennent prégnants. Où l’humain décroche. Ainsi, notre société invite au décrochage. Paradoxalement, alors que nous n’avons jamais été autant en bonne santé, on observe pourtant beaucoup de mal-être au quotidien. Pour envisager un bien-être collectif, nous devons remettre du sens dans le travail, dans nos vies. Pour retrouver le goût de l’effort et l’intensité qui précède le bien-être. Aujourd’hui on accumule, on consomme dans l’urgence. Cette consommation dans l’urgence n’a malheureusement plus aucun sens. Seule la drogue permet de jouir sans y mettre du sens.

Pourquoi certains ont-ils perdu le sens de la vie ?

Pour parler de sens, parlons de signification et de direction. Jusqu’ici, le rêve était de triompher de la nature, désormais seule une minorité rêve d’aventure sociale. Une majorité n’a plus accès au rêve. Pour nos grands-parents, ce sens leur était imposé. À présent, c’est à nous de le recréer. Or on ne peut créer du sens que par la réflexion. Mais tout le monde n’en est pas capable, alors que tout le monde était capable de participer au travail à la mine… On retrouve cette minorité clivée, qui court le monde. Et une majorité de largués pour lesquels la vie n’a plus aucun sens. Ces derniers n’arrivent pas à créer le sens nécessaire.

 

Sans transition ! convie Boris Cyrulnik pour une conversation citoyenne exceptionnelle ! Nous lançons avec lui un nouveau format en ligne : Le Web sonne.

> Rendez-vous en ligne le vendredi 15 mai à 17h30 !

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[ ALAIN CAILLÉ ] « Le convivialisme, s’opposer sans se massacrer »

Créé le : 30/04/2020
Alain Caillé. Crédit Photo : DR

Alain Caillé est sociologue, professeur émérite de l’Université Paris Ouest Nanterre, fondateur et directeur de La Revue du MAUSS (Mouvement anti-utilitariste en sciences sociales). Auteur du Manifeste convivialiste, qui tend à donner des pistes concrètes sur l’art de vivre ensemble à l’échelle de l’humanité, il nous accorde un entretien, alors que le Second manifeste convivialiste, qui vient d’être publié, est désormais signé par 300 intellectuels du monde entier.

Sociologue et catalyseur du convivialisme, philosophie qui encourage à prendre soin des autres mais aussi de l’environnement, Alain Caillé nous livre une interview à l’occasion de la sortie d’un Second manifeste convivialiste. Il nous invite, face à l’urgence, à réapprendre à vivre ensemble dans un monde en crise et en perte de sens qu’il faut réinventer.

Quelle définition simple pourrait-on donner au convivialisme ?

C’est une philosophie de la convivance, terme accepté par l’Académie française, un art de vivre ensemble en s’opposant, mais sans se massacrer et en prenant soin de la nature. La formulation « sans se massacrer » apparaît dans l’essai de Marcel Mauss(1), daté de 1925, au sujet de ce qu’il appelle la triple obligation de donner, recevoir et rendre. C’est à travers le don qu’on fait alliance et qu’on fabrique des sociétés. Mais sa conclusion est qu’il faut que les hommes apprennent à s’opposer sans se massacrer, et à se donner sans se sacrifier. Cette définition gomme un peu le côté gentillet qu’on peut trouver dans le mot convivial – on n’a pas trouvé de meilleur nom ! Tout l’enjeu de l’art de vivre ensemble consiste à gérer les oppositions de façon à ce qu’elles deviennent créatrices, fécondes, et non pas destructrices.

Pourquoi avoir écrit un second manifeste ?

Trop de questions théoriques et pratiques restaient à peine effleurées dans le premier. La question du rapport à la nature n’était pas suffisamment développée, celle du rapport à la démocratie n’était même pas évoquée. En effet, il allait de soi en 2013, lors de l’écriture du 1er manifeste, que le convivialisme était démocratique. Il fallait davantage développer l’idée d’un « pluri universalisme », c’est-à-dire l’idée que l’universalisme est pluriel, comme aujourd’hui le rapport entre les différentes religions, cultures, civilisations paraît fondamental. Il fallait aussi entrer dans le détail des mesures politiques pratiques qui étaient proposées, et à peine esquissées dans le 1er manifeste. Surtout, il fallait que le convivialisme devienne international. Les signataires du 1er manifeste, une soixantaine, étaient tous francophones et majoritairement français. Le second est signé par près de 300 personnalités internationales, de 33 pays différents.

Quel est le profil des signataires ?

Ce sont principalement des personnalités intellectuelles et académiques, des philosophes, historiens, économistes, et quelques personnalités militantes, des écrivains et des artistes. Il n’y a pas de personnalités directement politiques. Il nous a semblé important de ne pas apparaître liés à tel ou tel parti politique. Une des forces du convivialisme, c’est qu’y adhèrent des gens d’origines idéologique et politique extraordinairement variées, de la gauche des gauches au centre droit. Cela permet de montrer que face aux urgences actuelles – climatique, environnementale, sociale mais aussi économique et politique, quand on voit que les équilibres démocratiques sont en train de s’écrouler un peu partout, du Brésil à la Turquie, en Europe de l’Est ou même aux Etats-Unis à certains égards, – il y a urgence à se mettre d’accord sur quelques principes fondamentaux par-delà les divergentes trajectoires idéologico-politiques des uns et des autres.

Justement, face à l’urgence, le chemin à parcourir pour instaurer le convivialisme n’est-t-il pas trop long ?

C’est tout le problème en effet. Mais ce qui est encourageant, c’est de voir des gens très différents se retrouver malgré tout sur un certain nombre de principes communs : notamment autour du constat de l’inefficacité de la plupart des luttes actuelles contre les principales sources de dérèglement du monde. Le consensus porte sur le fait que le facteur principal du dérèglement du monde est la domination, depuis 30 ou 40 ans à l’échelle mondiale, d’un capitalisme rentier et spéculatif, dont l’idéologie est le néolibéralisme. Les milliers d’initiatives qui existent pour vivre dans un monde plus convivial, plus écologique, ne font pas le poids face à cela. Le constat qui justifie l’existence du convivialime est que nous sommes idéologiquement démunis. Nous partageons tous des restes des grandes idéologies politiques du passé (libéralisme, socialisme, communisme, anarchisme…) mais tout cela n’est pas à la hauteur de l’époque. Nous avons besoin d’un fonds doctrinal commun à opposer au néo libéralisme, c’est-à-dire un ensemble de valeurs explicitées auxquelles on pourrait se référer. Cet accord idéologique est le préalable à des changements politiques véritablement significatifs.

« Le constat qui justifie l’existence du convivialime est que nous sommes idéologiquement démunis ». Alain Caillé

 

L’effondrement est-il inexorable ou avons-nous encore une chance de mettre en œuvre des changements significatifs ?

L’espoir est bien d’y échapper ! Parmi les signataires du second manifeste, il y a notamment Pablo Servigne (théoricien de la collapsologie –ndlr). Pour lui l’effondrement est inéluctable, mais en signant, c’est une façon de dire que malgré tout, si on a la possibilité d’agir, il faut le faire.

Dans le Manifeste convivialiste, vous fustigez l’hubris, cette propension de l’être humain à être violent et son incapacité chronique à coopérer. Peut-on espérer changer la nature humaine au point d’effacer ce trait ?

On ne peut pas changer la nature humaine, simplement elle est plastique. Elle est tiraillée en permanence entre une aspiration à faire le bien ou au contraire le mal. Dans le manifeste, le projecteur est braqué sur ce problème central qui à mon sens est le celui de l’humanité depuis ses débuts. C’est la propension de l’espèce humaine à vouloir toujours plus, à être perpétuellement insatisfaite et à basculer dans un désir de toute-puissance. Ce désir a été en partie conjuré à travers l’Histoire par des régulations religieuses, éthiques, politiques ou morales, mais aussi freiné par l’absence des moyens techniques dont on dispose aujourd’hui, qui lui donnent des proportions quasiment apocalyptiques. Il nous faut retrouver des valeurs centrales auxquelles tout le monde puisse se référer, qui sont des valeurs de survie et de coexistence. Pour le dire simplement, il faut refonder une vraie moralité publique. Il y a eu une perte du sens du bien commun, et il est urgentissime de le retrouver.

En quoi l’hubris est-il lié au néo-libéralisme ?

Le néo-libéralisme est l’ennemi déclaré. Nous en proposons une caractérisation assez précise au début du manifeste qui repose sur six allégations : la société n’existe pas, seuls existent des individus ; la soif du profit est une bonne chose ; plus les riches seront riches et mieux ce sera ; le seul mode de coordination efficace et légitime entre les humains est le marché financier ; il n’y a pas de limite (toujours plus veut dire toujours mieux) ; enfin, il n’y a pas d’alternative. Il s’agit des propositions de Margaret Thatcher. Aucune ne tient debout ni théoriquement ni empiriquement, et pourtant cela forme l’ensemble du discours qui domine le monde depuis plus de trente ans et auquel on ne sait pas s’opposer. Le convivialisme réfute donc ce capitalisme rentier et spéculatif qui est un capitalisme dérégulé.

Comment faire adhérer le plus de monde au convivialisme, convaincre toutes les franges de la population, y compris les plus démunis ?

Il y a urgence à montrer concrètement, avec un texte d’une autre nature que ce manifeste, ce que la grande majorité de la population aurait à gagner au convivialisme. On voit bien que la mondialisation profite environ à 10 % de la population, et à seulement 1 pour 1000 de manière vertigineuse. Il faudrait donc expliquer cela à des catégories de la population qui l’ignorent très largement, c’est-à-dire en France aux gilets jaunes, aux gens de la France périphérique, du monde rural en déshérence, mais aussi aux salariés notamment de la fonction publique, aux gens des cités, aux cadres supérieurs de bonne volonté citoyenne...

Presque tous les partis politiques pensent résoudre les problèmes avec toujours plus de croissance et d’argent. Or, nous sommes confrontés à une stagnation séculaire de la croissance : ses forts taux ne reviendront pas, et de toute façon c’est insoutenable écologiquement. Il faut donc inventer tout un art de vivre. La question fondamentale qui demeure est comment, sans davantage d’argent, pourrait-on mieux enseigner à l’école, mieux soigner à l’hôpital, avoir une justice plus efficace, des prisons qui ne fabriqueraient pas des délinquants ? Nous devons convaincre la majorité de se dire convivialiste, ne serait-ce que pour devenir le symbole d’un espoir.

Quelle réponse le convivialisme peut-il apporter à la crise sanitaire,  sociale et économique causée par le covid-19 ?

Il est un peu tôt pour vous répondre. L'avenir proche est encore très incertain. Mais il est peu douteux que le monde de l'après-Coronavirus devra être moins inégalitaire, plus solidaire, plus convivialiste, donc. Cela passera par l'instauration d'un revenu universel, dont de premières formes risquent d'être expérimentées assez prochainement avec une distribution possible de « monnaie hélicoptère », de l'argent versé directement sur le comptes des citoyens, et notamment les plus démunis.

  1. Marcel Mauss, Essai sur le don. Forme et raison de l'échange dans les sociétés archaïques, PUF, coll. « Quadrige Grands textes », 2007, 248 p.

 

> À lire : Second Manifeste Convivialiste, Actes Sud, février 2020, 9,80 euros.

> Plus d’infos : http://convivialisme.org/

[Covid-19] Le “contact tracing” des humains, c’est NON !

Créé le : 27/04/2020

Le “contact tracing” des humains, c’est NON, et encore plus NON sans débat dans une démocratie pleinement établie !

Communiqué écrit par Minga, La Quadrature du Net, la confédération paysanne, l’Alliance Slow Food des cuisinières et cuisiniers, le Syndicat des Travailleurs et Travailleuses du Jeu Vidéo, Collectif des Livreurs Autonomes de Paris, Collectif des Associations Citoyennes, le Syndicat des Récoltants Professionnels d’Algues de Rive de Bretagne, le syndicat des artisans semenciers, la coopérative les oiseaux de passage, la scop EKITOUR, la coopérative Pointcarré, Syndicat Solidaires informatique. #stopcovidnon

Pour préparer le déconfinement, le président propose le déploiement d’une application sur les smartphones qui permettrait d’ “identifier les chaînes de transmission” du virus intitulée “Stop Covid”. Cette application permettra de savoir si vous avez été en relation avec une personne atteinte par le Covid. Cette “proposition” sera soumise au Parlement le 28 avril. Comme le soulignent beaucoup d’informaticien·nes, syndicalistes, chercheur·ses et professionnel·les du droit 1 , alors que l’efficacité sanitaire de ces technologies sur la pandémie est très discutable, le risque d’atteinte durable à nos libertés individuelles est par contre très sérieux.

Appuyée par l’énorme puissance technologique, financière et idéologique des GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) qui comptent parmi les grands bénéficiaires économiques de la crise sanitaire mondiale, la tentation des classes dirigeantes de passer d’un état de droit à un régime de surveillance généralisée de la population est bien réel et nous concerne toutes et tous, pendant et après l’épidémie. Quand des initiatives appellent à la mise en place d’applications de “tracing” humain présentées comme acceptables parce que portées par des structures coopératives, au nom d’idéaux démocratiques, il y a de quoi être consterné.

Pour le mouvement coopératif, pour l’ensemble du mouvement de l’économie sociale et solidaire, pour le mouvement des communs, mais aussi pour l’ensemble de la société et des élu·es c’est aujourd’hui l’heure du choix. Comment imaginer qu’au nom du peuple français, des élu·es de la République entérinent un tel blanchiment totalitaire ? Il y a des moments où pour défendre nos libertés, notre responsabilité c’est de trancher entre un oui ou un non : il n’y a pas de place pour l’abstention. Pour nous, c’est NON. 

1 - Voir l’analyse de la Quadrature du Net : https://www.laquadrature.net/2020/04/14/nos-arguments-pour-rejeter-stopc... ou cette contribution d’universitaires : https://risques-tracage.fr/ et celle de Solidaires informatique : https://cutt.ly/UyogRlW 

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[INTERVIEW] Gilles Clément : « Nous appartenons à la nature et nous en dépendons »

Créé le : 24/04/2020
Photo : Domaine du Rayol

Photo : Domaine du Rayol. Gilles Clément se présente comme un jardiner car il donne une « préséance au vivant plutôt qu'à la construction dans l'espace »

Par Élodie Crézé et Julien Dezécot

Jardiner, paysagiste, entomologiste, biologiste : Gilles Clément plonge les mains dans la terre et nous livre son rapport sensible à la nature. Pour ce philosophe et artisan des jardins, il faut cesser de concevoir la nature comme une altérité, et accepter d’en faire intimement partie. Notre avenir en dépend !

Gilles Clément est jardinier, écrivain et paysagiste. Pour lui, l’homme entretient l’illusion de la maîtrise de la nature. Ce rapport de force et cette marchandisation de la nature nous précipitent vers le dérèglement climatique, alors que nous devrions nous atteler à en décrypter les innombrables mystères. Pour la survie de l’humanité.

Vous avez coutume de vous présenter comme un jardinier. Qu’est-ce que ce terme signifie pour vous ?
En effet, bien que paysagiste, je me présente plutôt comme jardinier car je mets les mains dans la terre. Je donne une préséance au vivant plutôt qu'à la construction dans l'espace, même si les deux sont importants. Je suis jardinier au sens où j’établis un dialogue avec le vivant, ce qui n'est pas du tout une obligation pour le paysagiste, qui peut faire un paysage avec du béton, des pierres et du fer. Pour ma part, je suis dans l'obligation de connaître le nom de la plante, comment elle vit, comment on fait pour s'en occuper, est-elle mangeable, dangereuse, à quoi elle sert dans l'écosystème, etc.

 

Racontez-nous votre rencontre, adolescent, avec le jardin ?
Chez mes parents il y avait un petit jardin, où j’ai commencé vers 10-11 ans à grattouiller la terre et à planter des choses. Il était très facile d'en sortir et d'aller dans la lande, un territoire sauvage, où j'ai finalement beaucoup plus appris que dans le jardin en question. J’observais la végétation mais surtout les insectes, les animaux. La première fois que j'ai vu un lézard vert, ce fut un grand choc… une chose extraordinaire ! Cela se passait en dehors de l’enclos – même s’il n’était pas très clos - du jardin.

 

Comment qualifierez-vous ce rapport à la nature, forgé très tôt chez vous ?
Je dirais qu'il s’est d’abord traduit par l’étonnement, en particulier en regardant un insecte, un lézard ou un oiseau. Je pourrais aussi le qualifier d'émerveillement, face à ce que je ne saisissais pas mais qui me fascinait et me donnait envie de dialoguer, de comprendre… C’est ainsi que cela a commencé, puis, très vite, je me suis tourné vers les plantes. C’est assez logique puisque nous sommes complètement liés, nous, mais aussi les insectes et les plantes, les oiseaux, à un ensemble que l’on appelle aujourd'hui l'écosystème. Même si je ne le nommais pas ainsi à l’époque.

 

Souvent l’homme essaie de forger la nature pour en devenir, en quelque sorte, le maître. C’est une vision contraire à ce que vous prônez…
On prétend que l'homme dirige la nature mais il ne dirige absolument rien du tout ! Il fait partie de la nature. C’est une très mauvaise idée d’instaurer une distance entre elle et nous, et de se dire qu’elle est ailleurs. L’écologie nous apprend que l’homme se donne seulement l'illusion de la maîtrise avec des produits et des machines, qui sont effectivement très performants. Seulement, l’exploitation industrielle du territoire est absurde, car elle ne fait que se mettre au service d'une espèce en détruisant toutes les autres… alors que nous dépendons de l'ensemble. Nous annihilons ainsi toute possibilité de vie dans le futur !

 

Pourquoi les espaces tiers, ces lieux négligés ou inexploités, vous sont-ils si chers ?
Ces endroits que j’appelle le Tiers paysage, sont des friches, des lieux résultants de l’abandon du pouvoir de l’homme. Certains sont devenus de véritables forêts aujourd’hui. Globalement, qu’ils soient situés dans l’espace rural ou dans les villes, il s’agit de territoires d’accueil pour une diversité qui est chassée de partout ailleurs. Ils constituent un trésor.

 

Vous avez développé le concept du jardin en mouvement. De quoi s’agit-il ?
J’ai utilisé ce terme après avoir mis au point un mode de gestion du jardin qui prend en compte le déplacement physique des espèces végétales sur le terrain, en particulier celles qui voyagent, qui sont vagabondes. Il s’agit de respecter la dynamique naturelle en place.

Photo : Gilles Clément. Le jardin en mouvement de Gilles Clément

Et qu’appelez-vous le jardin planétaire ?
C’est le fait de considérer la planète comme un jardin. Il y a 3 raisons à cela : d’abord la couverture anthropique, le fait que les hommes soient partout - comme le jardinier est partout sur son terrain.
La 2e raison, c’est le brassage planétaire, soit le mélange des espèces végétales, accéléré avec l’intervention de l’homme, qui a donné lieu à des écosystèmes émergeants. La 3e raison provient de la définition même du mot jardin qui signifie « enclos », parce que la vie est contenue dans la biosphère, espace finalement très limité.

 

Certains parlent d’anthropocène. Comment dépasser ce stade ?
L’anthropocène est un terme qui désigne la responsabilité de l'humanité dans les changements qui sont extrêmement rapides - ces changements ont toujours existé : c'est cela qu'on appelle l’évolution. Mais ils étaient beaucoup plus lents avant l’intervention de l’homme. Il est difficile d'imaginer d'abandonner le terme, mais nous pouvons imaginer que si nous reconnaissons notre responsabilité dans l’accélération de ce processus dangereux (le dérèglement climatique – ndrl)et que nous cessons nos bêtises, on parlera peut-être toujours d’anthropocène mais ce sera devenu un tout petit peu plus intelligent, parce que plus conscient.

 

À l’heure du changement climatique, de la crise de la biodiversité globale, comment repenser notre rapport à la nature ?
Il faut abandonner l'idée de la maîtrise de la nature et rentrer dans un dialogue avec elle. Cela implique de la comprendre. Se rendre intelligent, saisir l'intelligibilité du contexte. Or aujourd'hui, qui est capable de mettre un nom sur une plante, un oiseau ou un champignon ? Certainement personne – vous mettez quelqu’un du ministère de l'Environnement tout seul dans le monde sauvage, il meurt en trois jours, faute de savoir comment se nourrir ! Commençons par cela.

 

Sous prétexte de protéger la biodiversité, on parle de « service rendu » par la nature. On a donné un prix à la biodiversité. Est-on en train d'abandonner la nature en tant que mère – la Patchamama- au sens noble, avec cette histoire de coût ?
Nous appartenons à la nature et nous en dépendons. En cela nous sommes plus proches de Patchamamaet de n'importe quelle autre vision animiste, que de la marchandisation. Enfin nous devrions l’être. Mais malheureusement nous sommes prisonniers d’un modèle économique qui décide de se faire de l'argent avec tout et n’importe quoi. On détruit la forêt amazonienne ? On s'en moque, cela rapporte ! On menace l’avenir de l'humanité parce que l’on vit dans l'instant, avec le calcul de la spéculation financière. Il faut évidemment changer de modèle économique.

 

Mais pensez-vous que donner un coût à la nature est une bonne solution pour la préserver ?
Donner un coût n'est pas une solution pour préserver quoi que ce soit, mais pour spéculer. Nous sommes capables de spéculer avec n'importe quoi, y compris avec le CO2. Ainsi, on marchandise la pollution, c'est invraisemblable ! Il faut abandonner ce modèle économique qui consiste à tout chiffrer. Pourtant, les billets de banque ne se mangent pas ! On ne peut pas continuer à vivre comme cela.

 

Les élections municipales approchent. Est-il important de s’engager au niveau local ?
Oui, car c’est à l’échelon local que les choses se passent véritablement. Les lois élaborées au plus haut niveau ne sont que prétendument en faveur de ce que les dirigeants appellent la transition écologique. Or ils font plutôt le contraire en nous enfumant…Par contre dans les mairies, dans les associations, sur le terrain, là, oui, les lignes bougent.

 

Si vous aviez un rêve pour cette nature de demain, ce serait quoi ?
Ce serait de mieux comprendre ce que j'appelle le génie naturel, c'est à dire comment les espèces animales et végétales ont mis au point un système subtil de survie face aux aléas, avec l'invention de moyens de communication. Et cela depuis des millions d’années ! Nous n'avons pas encore compris comment cela fonctionne, nous venons tout juste d’en découvrir l’existence. Nous nous vantons d’avoir créé internet mais cela a été fait bien avant nous !

 

Retrouvez notre entretien en vidéo et le résumé de notre conférence avec Gilles Clément sur le site. Un podcast de la table-ronde qui a suivi est également disponible.

À lire : Le Domaine du Rayol, Oser les Méditerranées, J-P Grillet et G. Clément.(oct 2019) et Le Grand B.A.L., G. Clément, Actes Sud, 2018

[ CARBURANTS ] Quelles alternatives aux carburants fossiles ?

Créé le : 22/04/2020

La station Kargreen, à Locminé, distribue du bioGNV, un carburant à empreinte carbone nulle. © Liger


par Nicolas Troadec

Agrocarburant, bioGNV, hydrogène... Des alternatives à l’essence et au gazole existent déjà. Mais la faiblesse des réseaux de production et de distribution les cantonne encore à des flottes captives, pour les entreprises et les collectivités. Pour plusieurs spécialistes de l’énergie, c’est d’abord notre conception de la mobilité qu’il faut revoir.

Avec quel carburant allons-nous alimenter nos voitures demain ? En France, le secteur des transports représente environ 30 % des émissions de CO2, avec une écrasante majorité imputable au transport routier (93 %, selon des chiffres du ministère de l’Environnement datés de 2015). Les alternatives aux combustibles fossiles existent, encore faut-il que leur production et leur consommation soient pertinentes, tant au regard de la protection de l’environnement que de la santé, ou de la réduction des émissions de gaz à effet de serre. Jérémie Almosni est chef de service Transport et mobilité à l’agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe). Pour lui, « il n’y a pas de meilleure solution » parmi les alternatives aux carburants fossiles : « Il faut une approche d’ensemble » et prendre en considération toute la chaîne logistique, de la production à la consommation.

Les agrocarburants, une « fausse bonne idée » ?

Depuis les années 2000, l’objectif en France est d’incorporer une part de biocarburants dans les carburants fossiles. 7,7 % de carburants issus d’huiles végétales (huile de palme, colza, soja) doivent être incorporés au diesel, et 7 % d’éthanol issu de betterave et de maïs doivent être mélangés à l’essence. « Cet objectif est globalement atteint, explique Jérémie Almosni. Mais la nouvelle directive énergie renouvelable en cours d’adoption tend à réduire la part des biocarburants de première génération, qui peuvent avoir un bilan très négatif, voire catastrophique quand ils entraînent la déforestation, au profit des carburants de deuxième génération, issus des déchets et de matières non-premières. »

Des biocarburants, ou agrocarburants, ont été largement décriés par les associations de protection de l’environnement. Greenpeace évoque une « fausse bonne idée » qui, « en tenant compte de son impact de production, émet en moyenne 80 % plus de gaz à effet de serre que le diesel qu’il remplace ».

Un autre carburant tire son épingle du jeu : le GNV, qui n’est autre que le méthane qui circule dans nos conduites de gaz. Celui-ci peut être produit de deux façons : soit on l’extrait du sol, soit on l’obtient au terme d’un processus de valorisation des déchets (on parle alors de bioGNV). Cette dernière méthode a été retenue par le projet Liger, un site de méthanisation basé à Locminé, dans le Morbihan, en Bretagne, qui réceptionne 60 000 tonnes de déchets par an. En se décomposant, ces déchets émettent du gaz naturel, composé à 97 % de méthane, qui contribue à alimenter une station de recharge de véhicules fonctionnant à la fois au GNV et à l’essence. « En une année complète, il y a eu 7144 pleins de voitures dans notre station, explique Joël Tanguy, directeur technique du Liger, ce qui a évité plus de trois tonnes d’émissions de CO2. » En termes d’impacts négatifs (lire page 64), le GNV est « neutre » en émissions carbonées lorsqu'il est produit via un processus de méthanisation.
 


Lire aussi : Quatre alternatives à l'essence et au diesel


Tous ces carburants ne peuvent se développer qu’en « écosystème », explique Jérémi Almosni. Il faut une demande et une offre, une production suffisante, une flotte de véhicules à alimenter. Les clients les plus propices sont les collectivités et les entreprises, qui disposent de flottes captives de véhicules. «  Aujourd’hui, le principal frein à l’utilisation de ces combustibles demeure le manque de points de distribution. Le nombre de stations GNV augmente, mais on reste très loin d’une couverture nationale », confirme Antonio Pires da Cruz, responsable de programmes Carburants et émissions à l’Institut français du pétrole et des énergies nouvelles (Ifpen). C’est encore plus le cas pour l’hydrogène, qui ne dispose que de 23 stations en France…

Changer de paradigme ?

En matière de transports, « il n’y a pas de solution miracle », estime Paul Mathis, ancien chercheur au commissariat à l’énergie atomique (CEA) de Saclay. Pour lui, rendre plus vertueux les transports passe par « l’amélioration des rendements, le développement des transports collectifs, le développement de modes de transports alternatifs », mais aussi réduire l'habitat dispersé et rapprocher lieux de vie, de travail et de loisirs.

Le 26 novembre, le projet de loi Mobilité a été présenté par le gouvernement. Cette « boîte à outils » contient plusieurs propositions : la création d’une autorité organisatrice de la mobilité ; une taxe aux entreprises pour financer les transports ; un forfait mobilité de 400 euros par an, par salarié, s’il utilise le covoiturage ou le vélo pour aller au travail... Et la priorité aux « petites lignes » de la SNCF, pour mettre fin au « tout-TGV ». L’association Réseau Action Climat a dénoncé un projet de loi avec des « moyens budgétaires en deçà des besoins ». Elle a aussi pointé du doigt le caractère facultatif du forfait mobilité pour le secteur privé. « Insuffisant », selon elle, pour « susciter un changement de comportement à grande échelle ».


Plus d'infos :

www.liger.fr
www.ademe.fr
reseauactionclimat.org

[ SANTÉ ] Santé et huiles essentielles : faire les bons choix

Créé le : 19/04/2020
Photo : Mohamed Hassan / Pixabay

Par François Delotte

Pour certains, elles apparaissent comme une alternative naturelle efficace aux médicaments de synthèse. Le marché européen des huiles essentielles devrait progresser de 8,80 % entre 2017 et 2022, selon le cabinet américain Market Research Reports. Un succès commercial qui cache parfois un manque d’informations et de conseils sur des produits vendus librement.

Huiles essentielles : à qui faire confiance ?

Utilisées pour prévenir des maux, nous soigner ou dans un souci de bien-être : les huiles essentielles font désormais partie de notre quotidien. Vers quels professionnels et produits se tourner pour profiter au mieux de ces substances naturelles qui contiennent des principes actifs loin d’être anodins ?

Pour contrer l’hiver et les assauts du froid ou encore lutter contre le stress : les huiles essentielles sont de précieux alliés. Des produits naturels vendus librement en supermarchés, magasins bio et autres commerces spécialisés dans le bien-être.

« Depuis 4 ou 5 ans, le marché est très actif. Les consommations en matières premières naturelles ne font qu’augmenter. Les sociétés du secteur ont des taux de croissance allant de 10 à 20 % par an », annonce Michel Krausz, directeur de la Société coopérative agricole des plantes à parfum de Provence (SCA3P), l’un des principaux acteurs du secteur. Il poursuit : « Le grand public demande à se soigner nature. »

Mais, en matière de soin, les choses ne sont pas à prendre à la légère. « Il y a peu de danger d’intoxication aiguë. Mais des risques importants peuvent exister chez des personnes fragiles concernant certaines substances. Illustration : la menthe Pouillot peut par exemple provoquer un arrêt de la respiration pouvant aller jusqu’à entraîner la mort chez de jeunes enfants », alerte Tony Poirot, pharmacien, auteur d’une thèse intitulée Bon usage des huiles essentielles, effets indésirables et toxicologie.

Sans en arriver là, des effets indésirables, notamment des réactions allergiques, peuvent être observés. « L’huile de thym contient des substances irritantes pour l’estomac », cite par exemple Jean-Michel Morel, médecin généraliste. « Les huiles essentielles peuvent présenter une concentration en principes actifs allant jusqu’à 99 %. Il faut bien connaître leurs particularités », prévient le professionnel de santé.

Ce disciple du docteur Jean Valnet, pionnier de la réhabilitation de la phytothérapie (médecine faisant appel aux plantes), dans les années 1960 et 1970, se bat depuis des décennies pour une plus grande reconnaissance et un meilleur usage des huiles essentielles. Et pour y recourir de façon optimale, il convient de bien les connaître. « La lavande vraie peut ainsi être utilisée en dermatologie pour ses priorités calmantes, l’arbre à thé contient une substance anti-infectieuse et l’huile essentielle d’eucalyptus citronnée peut être utilisée en tant qu’anti-inflammatoire », énumère Jean-Michel Morel.

 

Attention à la qualité

L’efficacité des produits dépend de caractéristiques précises. « C’est le gros problème des huiles essentielles. Des entreprises n’apportent pas la preuve de la qualité », affirme Tony Poirot. « On ne sait pas comment ces huiles sont distillées, si elles ont été extraites avec des solvants, si elles comprennent des métaux lourds, si la plante a été cultivée avec des pesticides... Ces éléments peuvent jouer sur la toxicité du végétal, dit-il. Lorsque l’on voit les prix de certains produits, on peut se poser certaines questions quant à leur qualité. Car pour qu’une huile soit bonne, il faut que la plante ait poussé sur le bon terrain. L’Immortelle, qui est cultivée en Corse ou en Italie, doit pousser en montagne. Et évidemment, les rendements sont faibles et les tarifs élevés. »

La qualité, Jamil Hadjaj y est particulièrement soucieux. Ce petit producteur d’huiles essentielles certifiées biologiques, près de Montpellier, pratique notamment la cueillette des plantes sauvages. « Cette pratique permet d’obtenir une qualité optimale. La plante grandie dans son environnement naturel. Par exemple, le biotope naturel de la lavande fine, c’est à partir de 800 mètres d’altitude », témoigne celui qui distille les végétaux récoltés dans son propre alambic. Il commercialise ensuite ses produits dans des commerces locaux. « Nous n’avons pas de problème de traçabilité lorsqu’on connaît le producteur », défend-il.

La provenance de la plante est une garantie. Mais, au-delà du conseil délivré, le pharmacien est le seul à pouvoir demander à un laboratoire la chromatographie d’une huile essentielle, sorte de carte d’identité du produit. « Je peux ainsi identifier les molécules présentes ou absentes. Et voir si l’huile respecte la composition annoncée », précise Tony Poirot.

De fait, la vente libre des huiles essentielles en France et en Europe, pour plusieurs professionnels de santé, pose problème. « Peut être que les commerces qui vendent des huiles essentielles dans un but de santé ou de bien-être devraient être obligés d’employer un vendeur spécialisé ? », s’interroge le docteur Morel.

S’adresser aux professionnels de santé

Mais pour l’heure, ce dernier est très clair : « Si l’on veut se soigner avec des huiles essentielles, il faut aller voir un pharmacien ou bien un médecin phytoaromathérapeute1. C’est-à-dire un professionnel qui a fait la démarche de se former en validant un Diplôme universitaire spécialisé. Ou en ayant réalisé un travail de recherche approfondi sur les huiles essentielles. »

Problème : peu de médecins sont aujourd’hui formés à ces disciplines. Et peu acceptent de prescrire des huiles essentielles à leurs patients. « L’aromathérapie reste très peu abordée dans le cursus de médecine. Et lorsque l’on n’a pas appris un savoir durant ses études, on peut avoir la pensée immédiate que la chose n’est pas valable, voire dangereuse », déplore le médecin.

Même logique pour les pharmaciens. « Il est important de nouer une relation de confiance avec son pharmacien. Tous ne sont pas à même de donner des conseils en aromathérapie. Par exemple, dans la pharmacie dans laquelle je travaille, je suis le seul à connaître ce sujet », assure Tony Poirot, qui officie dans le XVIIe arrondissement de Paris.

Toutefois, les Diplômes universitaires (DU) centrés sur la phyto et l’aromathérapie destinés aux professionnels de santé sont en plein essor : les facultés de Besançon, Montpellier, Paris, Lyon, Limoges ou encore Clermont-Ferrand ont ainsi développé des parcours de ce type.

« Nous n’avons pas assez de place pour inscrire toutes les personnes qui souhaitent effectuer la formation », témoigne Corine Girard-Thernier, responsable pédagogique du DU de phytoaromathérapie de l’université de Franche-Comté. « Nous sommes confrontés à une augmentation de la demande ces dernières années. Les professionnels ont besoin de se former face à une attente forte du grand public », précise cette professeure de pharmacologie.

 

Gare aux charlatans

« Le public se méfie de plus en plus des médicaments dits “chimiques” et exprime une volonté de se tourner vers une médecine plus “naturelle”. Mais l’on ne peut pas tout traiter par la phytothérapie et par l’aromathérapie », prévient-elle.

Cette dernière déplore aussi l’absence de cadre pour exercer l’aromathérapie. « On peut se déclarer naturopathe2 du jour au lendemain. Cela pose problème. Certains peuvent aller trop loin. Des personnes atteintes de cancer sont fragiles et feraient n’importe quoi pour se soigner. Et des gens qui se prétendent naturopathes peuvent éloigner des malades de leurs traitements », affirme Corine Girard-Thernier. En France, la naturopathie n’est pas encore une discipline reconnue.

Les personnes se déclarant « naturopathe » peuvent exercer mais, en l’absence de titre de médecin, elles ne peuvent ni établir de diagnostic ni prescrire d’huiles essentielles. Bien sûr, elles n’ont pas le droit d’inciter une personne à stopper un traitement médical. Le naturopathe peut néanmoins donner des conseils de prévention en matière d’habitudes alimentaires et d’hygiène de vie. Certains peuvent orienter des personnes venant les consulter vers des plantes ou la prise d’huiles essentielles. Un flou relatif qui a amené plusieurs « praticiens » à être condamnés par la Justice pour « exercice illégal de la médecine ». Prudence donc... Notons néanmoins que des acteurs de cette profession comme le Syndicat des professionnels des la naturopathie (SPN) militent « sans conteste pour réglementer la profession ». Et lui offrir un véritable cadre légal d’exercice, voir une reconnaissance par l’État.

 

Recréer le diplôme d’herboriste ?

Pour d’autres, l’essor des Diplômes universitaires destinés aux professionnels de santé renvoie au fait qu’il manque une véritable profession réglementée. Celle-ci pourrait être spécifiquement dédiée à la délivrance des plantes médicinales et des huiles essentielles. Patrice de Bonneval milite depuis les années 1970 pour que soit recréé un diplôme d’herboriste, supprimé par le régime de Vichy en 1941. Ce pharmacien retraité est le créateur de l’École lyonnaise de Plantes médicinales et des Savoirs naturels, qui a la particularité de ne pas uniquement s’adresser aux professionnels de santé.

« Les pharmaciens n’apprennent que trente plantes dans leur cursus. Et ils apprennent surtout à reconnaître ce qui est dangereux. Alors que le rôle de l’herboriste consiste à suivre la personne et à lui donner le mélange de plantes ou les huiles essentielles qui lui soient le plus adaptés », avance Patrice de Bonneval. « Nous défendons l’idée de recréer un métier complet. Un métier qui comprend la vente, la distribution de plantes et d’huiles essentielles et bien sûr le conseil autour de ces produits, continue-t-il. Il s’agit de délivrer un accompagnement adapté à la personne, à ses caractéristiques physiques et morales. » Son maître-mot est donc la compétence : « Tellement de gens prétendent faire des huiles et pouvoir soigner avec ces substances. Mais on ne peut être spécialiste que si on a appris dans une école spécialisée. Notre travail consiste à former des gens compétents », poursuit-il. D’où pour lui, une nécessaire connaissance complète des plantes : « La plante est un être vivant, il faut savoir où et comment elle pousse. Et comment la préparer. Notamment pour obtenir des huiles essentielles. » En somme, c’est un métier à part entière !

 

1La phytothérapie est la médecine visant à prévenir ou à guérir via l’usage des plantes. L’aromathérapie est la branche de la phytothérapie recourant spécifiquement aux huiles aromatiques.

2La naturopathie est une médecine dite « alternative » recourant à des soins basés sur des éléments naturels et biologiques, notamment les plantes.

 

 

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