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[LUTTE] En Paca, l’action anti-Linky rime avec collectif et recours en justice

Créé le : 30/05/2020
anti-Linky paca

Par Elodie Crézé

Alors qu’Enedis a déjà posé des milliers de compteurs Linky sur tout l’Hexagone, en Paca, la lutte des anti-Linky s’intensifie. Pétition de maires contre la pose forcée dans leur commune qui a rassemblé à ce jour 1400 signatures, mises en demeure des syndicats d’énergie, les moyens déployés font chanceler le colosse de l’énergie.

Une banderole Stop Linky déployée devant les grilles d’une résidence, des militants faisant barrage à l’installation des compteurs de la discorde, la scène a eu lieu des milliers de fois. Mais pour les militants regroupés en collectifs, en Provence-Alpes-Côte d’Azur notamment, ces opérations « coups de poings » ne suffisent plus. Désormais, les militants ont décidé d’user d’autres moyens démocratiques pour exprimer leur rejet d’un compteur qui pose de nombreuses inquiétudes (Lire encadré) : sanitaire pour les électro-hypersensibles (EHS) ; démocratique pour la collecte des données et l’utilisation qui en est faite, écologique pour le sort des boîtiers remplacés et l’obsolescence des nouveaux compteurs, financière pour le prix réel qu’un tel outil impose à l’usager, sécuritaire, avec des risques d’incendie présumés…

Dans les Bouches-du-Rhône, cette fronde a pris la forme d’une pétition, lancée en octobre 2019 par des élus du département, réunis derrière l’avocate et femme politique Corinne Lepage. L’initiative, ouverte à tous les maires et citoyens de France, était lancée par le maire de la commune de Berre-l’Etang Mario Martinet, suivie notamment par celui de Grans, Yves Vidal, à l’origine en 2018 d’un recours perdu contre Enedis. « On se bat, entre autres, pour que le respect de la propriété privée soit appliqué. Suivant les communes, Enedis prend l’engagement plus ou moins ferme de le faire. Nous nous sommes unis pour demander de la cohérence ! » s’exclame l’homme politique qui entame un huitième mandat. La pétition, publiée sur la plateforme Change.org, donne le ton dès son introduction : « les maires de France ont […] pris acte de la position de la juridiction administrative qui considère que nous ne sommes pas compétents pour défendre les droits, la sécurité et la santé de nos concitoyens. Mais, puisque la compétence est désormais celle des syndicats d’électrification dont nos communes sont les mandants et que le droit de la concurrence doit pouvoir s’exercer, nous maires des Bouches-du-Rhône, appelons […] à se mobiliser ensemble pour faire agir les syndicats d’électrification et pour ouvrir au niveau national le débat sur les  compteurs Linky […]. »

Pas de dérogations

Dans le même esprit que cet appel des maires, les collectifs citoyens anti-Linky de la région ont trouvé dans ces syndicats d’électrification une faille pour atteindre le géant de l’énergie. Comme en Aveyron, en mai 2018, où 140 usagers ont, pour la première fois, mis en demeure leur syndicat d’énergie à propos des compteurs Linky. En novembre 2019, le collectif anti- Linky 05 a ainsi mis en demeure - avec le même avocat Me Boda -  le syndicat mixte d’énergie des Hautes-Alpes (Syme 05), « d’utiliser ses pouvoirs de contrôle de la société concessionnaire Enedis à propos des modalités de déploiement Linky ». Menacé d’une requête en justice, le syndicat répond juste dans les temps. Et met à son tour en demeure Enedis de respecter le refus légal des usagers, en particulier les personnes électro-hypersensibles (EHS). Les concernant, il demande « de maintenir les compteurs électriques existants ou de remplacer par des compteurs classiques les compteurs Linky déjà posés ou, a minima, d’installer des dispositifs de filtres ».

Enjointe de s’exprimer, Enedis adresse sa réponse au Syme 05, rapportée par celui-ci au collectif. « Enedis estime qu’il n’y a pas de dérogations possibles. Il accepte tout de même de faire de la médiation avec les personnes EHS, notamment celles qui ont des lettres de médecins établissant leur maladie. Mais pour l’instant, nous n’avons aucun retour d’usagers à qui Enedis aurait enlevé le compteur », déplore René Faure, membre du collectif et porte-parole avec Sylvie Faure. Celle-ci abonde : « L’idée est d’avancer par petits pas. Pour l’instant, nous avons privilégié le recours gracieux, mais nous n’excluons pas de déposer une requête contre le syndicat si rien de plus n’aboutit. Nous souhaitons que cela fasse jurisprudence et que les personnes EHS fassent la même démarche dans les autres départements ! »

Unir les forces

D’un département à l’autre, justement, les collectifs se fédèrent. Depuis octobre 2018, ceux de la région, jusque-là plutôt éclatés, ont décidé de mutualiser leurs forces : ils se réunissent désormais chaque trimestre et échangent régulièrement entre eux conseils et informations. « Nous avons compris la nécessité de nous structurer contre cet État dans l’État qu’est Enedis », explique Anne Provence, coordinatrice du collectif À nos ondes Pays Salonais, et membre active du collectif anti-Linky 13. C’est en octobre 2018 que le collectif du 13 met en demeure son syndicat mixte d’énergie, le Smed 13, d’assurer son rôle « de contrôle du travail d’Enedis dans l’intérêt des usagers, comme le prévoit son cahier des charges », détaille Anne Provence. Et d’interrompre, purement et simplement, le déploiement du compteur dans le département, « en l’absence de consentement libre et éclairé des usagers », est-il précisé dans la mise en demeure. Face à un courrier de rejet du Smed 13 que nous avons pu consulter, 201 citoyens issus de 51 communes des Bouches-du-Rhône et membres de divers collectifs anti-Linky du département, déposent une requête contre le Smed 13 en mai 2019, devant le tribunal administratif de Marseille.

« Pratiques illégales »

Le syndicat semble infléchir sa position, ou « sortir de sa léthargie » décrit la militante. En effet, dans une note de cadrage datée d'août 2019 que nous avons pu consulter, émanant du cabinet Ravetto, l’avocat conseil du syndicat, le Smed13 reconnaît une limite majeure à la pose des compteurs : celle de l'hyper électro-sensibilité attestée par un certificat médical. Il y est également notifié que « l’AODE(5) doit rester attentive aux courriers émanant d’usagers faisant état de pratiques illégales lors de la pose » telles que « les intimidations, le non-respect de la propriété privée ». Mais malgré ce cadrage et un dialogue établi entre les deux parties, sur le terrain, les retours défavorables d’usagers continuent de parvenir au collectif. D’après un autre membre du collectif qui a participé à l’élaboration de la mise en demeure et qui souhaite garder l’anonymat, « attaquer le syndicat, notre interlocuteur direct, semble la démarche logique à suivre, au niveau de la démocratie locale. Ce qui s’est passé dans les Hautes-Alpes est pour nous une victoire, cela ouvre une brèche énorme ».

L’effet boule de neige se poursuit. Dans les Alpes-de-Haute-Provence, la bataille ressemble à celles livrées dans les autres départements : le 8 janvier 2020, une requête a été déposée devant le tribunal administratif de Marseille par les collectifs anti-Linky du département, contre leur syndicat d’énergie (SDE). Cela après que sa mise en demeure (août 2019) a donné lieu à une réponse défavorable.

En Paca, les vigies citoyennes anti-Linky comptent sur la démocratie pour gagner. Et poursuivent localement leurs actions « anti-pose », au gré des demandes. Car pendant que le temps judiciaire s’écoule lentement, la pose des compteurs verts ne connaît pas de répit.

Note de la rédaction : Ni Enedis, ni les syndicats d’énergie sollicités (Smed 13 et  Syme 05) n’ont donné suite à nos demandes d’interview.

Note de bas de page

  1.  AODE : autorité organisatrice de la distribution d’énergie. Les syndicats d’énergie sont des AODE.

 

 Qu’est-ce qu’un compteur Linky ?

Déployé depuis 2015, le compteur Linky, présenté comme communicant, permet de relever la consommation d’électricité à distance afin de facturer l’usager, non plus à partir d’une estimation, mais au « réel ». L’objectif pour Enedis est d’avoir remplacé 90% des millions de compteurs électriques d’ici 2021.

 Linky : ce qu’on lui reproche

  1. Argument sanitaire : si en 2019 l'Agence nationale des fréquences (ANFR) a conclu dans une étude qu'aucun dépassement du niveau réglementaire d'exposition aux champs électromagnétiques n'avait été relevé lors des mesures effectuées en 2018, les opposants rapportent toutefois de nombreux maux frappant les électro-hypersensibles (EHS). L’avocat Arnaud Durand conteste également ces résultats (Lire interview ).
  2. Argument démocratique : En février 2020, la CNIL a mis en demeure EDF et Engie, leur donnant 3 mois pour mettre en conformité la manière dont ils gèrent la collecte des informations personnelles des consommateurs, via les compteurs Linky.
  3. Argument écologique : que deviennent les 35 millions de compteurs remplacés, pourtant en état de marche ? Si Enedis en recycle une partie, et malgré l’assurance par l’entreprise qu’au contraire, les compteurs « intelligents » permettent « d’accompagner l’essor des nouveaux modes de production et de consommation d’énergie », l’argument peine à convaincre les écologistes qui dénoncent un immense gâchis, ajoutant que les compteurs Linky seront eux-mêmes obsolètes d’ici une quinzaine d’années…
  4. Argument financier : Dans son rapport du 7 février 2018, la Cour des comptes juge que « le projet de compteurs Linky profite avant tout à la société Enedis et ne répond pas suffisamment aux besoins des consommateurs. […] » Pis, la Cour des comptes démontre que l’opération, d’un coût total de 5.7 milliards d’euros, financés par un tarif différé à la charge des usagers, apportera « un bénéfice de 500 millions d'euros à Enedis. De fait ce programme constitue un coût supplémentaire à charge sur la facture des usagers et non pas au bénéfice de ces derniers. »

[BIODIVERSITE] 14 ONG constatent l’échec de la stratégie gouvernementale

Créé le : 29/05/2020
Crédit : Lubos-Houska /Pixabay

Par Quentin Zinzius

Après 20 ans de volonté, et une seconde stratégie nationale arrivant à son terme, le bilan reste le même en France : la biodiversité est toujours en danger. Face à ce constat peu encourageant, 14 ONG ont remis au gouvernement leur « guide pour agir ».

Un 20ème anniversaire un peu spécial, ce 22 mai 2020. Celui de la journée mondiale pour la diversité biologique, traditionnellement « fêté » par les Nations-Unies, mais quelque peu perturbé par la crise sanitaire. Un jour à marquer d’une pierre blanche. Ou plutôt, d’un livre blanc. Un document de 64 pages en l’occurrence, intitulé Pour que vive la Nature et signé par 14 associations agissant pour la biodiversité. Remis symboliquement ce jour précis à la ministre de l’écologie Élisabeth Borne, le document dresse un constat sans appel : la stratégie mise en place par le gouvernement n’a pas porté ses fruits.

 « Il est aujourd’hui clair que l’objectif global retenu en 2010, mettre fin à l’érosion de la biodiversité, ne sera pas atteint. »

« Mettre fin à l’érosion de la biodiversité ». Telle était l’ambition de la France, il y a bientôt 16 ans de cela, en adoptant sa première Stratégie Nationale pour la Biodiversité (SNB). Après l’adoption de la Convention pour la Diversité Biologique en 1992, la France se fixe en 2004 l’objectif d’enrayer la perte de biodiversité sur son territoire à l’horizon 2010. Un objectif « ambitieux », qui ne sera finalement pas atteint. « Les actions n’ont pas été d’une ampleur suffisante pour faire face aux pressions qui s’exercent sur la biodiversité », reconnaîtra le gouvernement dans son rapport. Un échec qui devait servir de leçon, et permettre d’atteindre l’objectif pour 2020. Force est de constater qu’il n’en sera rien. Ce 22 mai 2020, un article paru sur le site du ministère de l’économie et des finances suppose que « l’objectif phare » ait été reporté à 2030 par le Plan Biodiversité de 2018. Si le document mentionnait bien l’année 2030, elle n’est en revanche pas directement associée à l’objectif de mettre fin à l’érosion de la biodiversité. « Ses 6 axes stratégiques, 24 objectifs et 90 actions ne font jamais référence aux 6 orientations stratégiques et aux 20 objectifs de la SNB2 », peut-on d’ailleurs lire dans le livre blanc. Un lapsus ou une révélation de la part du gouvernement, annonçant d’ores et déjà que le succès attendu ne sera pas au rendez-vous. Un échec qui raisonne également dans le guide signé par l’Aspas, le WWF ou encore France Nature Environnement : « Il est aujourd’hui clair que l’objectif global retenu en 2010, mettre fin à l’érosion de la biodiversité, ne sera pas atteint. »

« Face à ce constat de l’érosion du vivant, nos sociétés devraient anticiper, alors qu’elles sont sur la défensive, comme nous le montre cruellement la crise sanitaire de 2020. »

Si la situation économique et sanitaire actuelle est inquiétante, celle de la biodiversité l’est plus encore. Un effondrement du vivant, dans le monde mais aussi en France, qui « figure parmi les dix pays abritant le plus grand nombre d’espèces menacées au monde », relève le document. Mis en cause par les ONG, une destruction des habitats et une artificialisation des sols, qui repart à la hausse après 5 ans de baisse, mais aussi l’utilisation des pesticides, toujours plus importante. Les oiseaux figurent parmi les plus grands perdants face à l’activité humaine. Et leur situation continue de se dégrader : « de 79 espèces en 2011, la France comptabilise 90 espèces d’oiseaux menacées aujourd’hui ». Une hausse du nombre d’espèces menacées, associée à une importante chute des populations d’oiseaux dans les milieux agricoles (38% depuis 1989). « Face à ce constat de l’érosion du vivant, nos sociétés devraient anticiper, alors qu’elles sont sur la défensive, comme nous le montre cruellement la crise sanitaire de 2020. »

Pourtant, dès 2014, le gouvernement affirmait qu’un bon nombre des 20 objectifs d’Aichi, intégrés dans la stratégie nationale, seraient complétés. Parmi ces objectifs, celui de protéger au moins 17% des zones terrestres, a bel et bien été atteint. Avec presque 30% du territoire concerné, on pourrait même y voir une victoire, les associations ayant relevé que dans ces zones protégées « les oiseaux communs y déclinent moins qu’ailleurs ». Mais les mesures de protection y sont aussi largement inégales : « la protection « forte » ne représente encore que moins de 2 % du territoire terrestre métropolitain » soulignent les ONG.                                         

« Il ne s’agit plus d’opposer l’économique, le social et l’écologique mais bien de proposer un système-monde qui intègrerait à part égale ces trois dimensions. »

Une nouvelle stratégie doit donc être en place, sur fond de crise économique et sanitaire d’ordre mondiale. C’est dans ce cadre, que les 14 ONG ont orienté leurs propositions. « Cette crise sanitaire révèle donc une crise bien plus globale, systémique » ayant autant d’impact sur l’activité humaine, que sur la nature elle-même, dans des mesures parfaitement opposées : là où l’humain dépérit, la nature, elle, s’épanouit. Un constat simple mais douloureux, qu’il faudrait ramener à l’équilibre. « Une alliance entre les humains et le reste de l’écosphère doit être centrale dans les stratégies de sortie de crise […] Il ne s’agit plus d’opposer l’économique, le social et l’écologique mais bien de proposer un système-monde qui intègrerait à part égale ces trois dimensions. » Une biodiversité à ramener au cœur des débats et des décisions donc. Non plus comme un problème à contourner, mais comme une solution à l’élaboration d’une société nouvelle, qui s’adapte à son environnement, au lieu de le transformer à sa guise. « La préservation et la restauration [de la biodiversité] sont une partie de la solution pour innover, nous protéger et créer des emplois différents, nouveaux et locaux. »

[INTERVIEW] « En Occitanie, plusieurs projets recréent le lien entre élevage et culture »

Créé le : 26/05/2020
crédit : MP Vincent

Photo : Marie-Pascale Vincent

Propos recueillis par Elodie Crézé

Martine Napoléone est ingénieure et zootechnicienne à l’Inra1. Elle a suivi le projet Fricato, en Pyrénées-Orientales, qui a vocation à recréer une complémentarité entre éleveurs ovins et culture destinée au fourrage. Pour elle, le projet présente un double avantage : valoriser les friches périurbaines et améliorer l’autonomie fourragère d’éleveurs.

Dans quel contexte s’est inscrite la nécessité de recréer une relation entre culture et élevage ?
D’une part depuis l’augmentation du prix des céréales et du fourrage en 2008, celle de l’autonomie fourragère est devenue un enjeu fort pour les éleveurs de piémont et de montagne qui ne disposent pas toujours de leurs surfaces fourragères. D’autre part, dans un contexte de remise en question des pratiques agricoles intensives et de l’utilisation massive d’engrais ou de désherbants, couplée avec l’injonction de se tourner vers l’agro-écologie. En zone méditerranéenne, comme ailleurs depuis les années 60-80, il y a eu une perte d’agriculture diversifiée : en plaine, le territoire s’est massivement spécialisé dans la viticulture, en piémont, les cultures de céréales ont quasiment disparu. Les connexions entre l’arrière-pays (dédié au pastoralisme) et le littoral, ainsi que les relations entre élevage et culture se sont raréfiées.

Quelle est la genèse de Fricato que vous avez suivie ?
À Claira, dès 2008, la commune a identifié que 40% des territoires cultivables étaient des friches. Une animatrice foncière a réuni 33 hectares de friches littorales (47 parcelles) atomisées entre des zones périurbaines, voire parfois intra urbaines. En 2013, ces 33 ha ont été proposés à 7 éleveurs se sont engagés à les remettre en culture, en agriculture bio, en favorisant la production de fourrage de légumineuses. En 2017, 99 hectares répartis en 160 parcelles avaient été remis en culture, et l’autonomie alimentaire (fourrages et céréales) atteinte à 100%.2

Y-a-t-il d’autres projets sur le territoire qui associent élevage et cultures ?
Il y a plusieurs projets, pas toujours sur le même modèle, mais qui ont bien vocation à maintenir ou recréer cette relation. Par exemple dans le Minervois, un céréaliculteur a monté une coopérative avec d’autres céréaliculteurs, et coopèrent avec les éleveurs dans le Sud et l’Ouest du Massif central. Il y a aussi beaucoup d’initiatives dans la région entre les éleveurs ovins et des domaines viticoles qui souhaitent se convertir en agriculture bio : ces derniers demandent aux éleveurs de faire pâturer leurs bêtes sur leurs vignes en hiver.

Plus d’infos : www.idele.fr

  1. Département Terra - UMR Selmet (Système d'élevages méditerranéens et tropicaux)
  2. Aujourd’hui, le projet est rendu à un tournant. La question est de parvenir à le pérenniser.  

[BIO] À Claira, des éleveurs cultivent des friches agricoles

Créé le : 26/05/2020
Claira, Pyrénées-Orientales. crédit : MP Vincent

Par Marie-Pascale Vincent

À Claira, dans les Pyrénées-Orientales, des éleveurs ovins cultivent en bio des terres jadis laissées à l’état de friches, en zone périurbaine. Ils retissent ainsi le lien ancestral entre plaines et montagnes, et contribuent à l’autonomie fourragère de leurs troupeaux. Une expérience démarrée il y a près de sept ans, qu’il convient aujourd’hui de pérenniser.

À quelques kilomètres de Perpignan, autour du village de Claira, une centaine d’hectares de friches agricoles ont retrouvé une vocation économique. Ces terres cultivées par un groupe d’éleveurs ovins installés au pied du Canigou, contribuent à l’autonomie fourragère des troupeaux. Réunis en Sarl, La clé des champs fleuris, leur objectif est double : améliorer leur revenu et entretenir le territoire, au profit d’un environnement et d’une agriculture locale durable.

À la belle saison, en lieu et place de certaines friches qui ont longtemps prévalu aux abords de Claira, un village dans la grande banlieue de Perpignan, fleurissent ces dernières années, des champs de sainfoin et autres luzernes. Aux portes des Pyrénées-Orientales, le long des routes d’accès à la mer, leur culture en agriculture biologique contribue à un environnement de qualité. Ce renouveau qui permet de limiter les nuisances dues aux terres laissées à l’abandon, dont le risque d’incendie, est le fait d’éleveurs ovins installés sur les contreforts du Canigou. Ces derniers, réunis en SARL, La clé des champs fleuris, comme ils le disent eux-mêmes, « ne s’en frichent plus ! »

« Nous sommes cinq éleveurs avec des troupeaux de 200 bêtes environ, animés par une même philosophie : maintenir des filières locales et des pratiques à haute valeur environnementale, garantes d’une agriculture durable, détaille Olivier Gravas, éleveur à Sahorre. Nous sommes installés pour la plupart hors cadre familial et nos terres, sur des reliefs escarpés, sont souvent morcelées. Les achats d’alimentation animale coûtent cher et dans nos zones de montagne, il est difficile de récolter du bon foin et même impossible de faire pousser des céréales. Nous sommes confrontés à l’altitude, à la pression foncière sur les rares terres cultivables en fond de vallées. Aussi, quand la mairie de Claira a proposé des terres en friche à la Coopérative catalane des éleveurs dont nous sommes adhérents, nous avons répondu présents. »

Exemplarité à Claira

« Claira est depuis longtemps un terrain d’expérimentation en matière de biodiversité, retrace Olivier Galaup, technicien aménagement et faune sauvage à la Fédération des chasseurs des Pyrénées orientales. Dès 1990, des habitants, notamment des chasseurs, se sont préoccupés de l’importance des friches. Suite à l’arrache des vignes, ces dernières représentaient alors plus de 30 % des terres agricoles. »

Plantation de haies, verger conservatoire, sensibilisation dans les écoles, essais de cultures, etc. la Fédération, avec les associations de chasse locales (Acca), a lancé différentes expériences. Elle a toujours bénéficié du soutien des élus qui en 2008, embauchent une chargée de mission pour élargir cette dynamique, trouver des propriétaires prêts à mettre à disposition des friches et leur redonner une vocation économique. 

La collaboration avec les éleveurs démarre en 2013. La première année, la mairie finance les achats de semences et la Fédération de chasse, partenaire, leur demande que 10 % des surfaces ne soient pas cultivées, mais laissées à « la nature ordinaire », comme l’appelle Olivier Galaup.

Trophée de l’agroécologie

Aujourd’hui, La clé des champs fleuris a remis en culture 100 ha de friches à Claira, mais aussi à Saint-Laurent-de-la-Salanque, Torreilles et Saint-Hippolyte. Une coopération d’utilisation de matériel agricole (Cuma) a permis d’acheter du matériel en commun, tracteurs, etc. Et la SARL qui a obtenu le label GIEE (Groupement d’intérêt économique et écologique) autour de son projet Fricato (Friches reconverties pour l’alimentation destinée à l’autonomie), contribue à un nouvel équilibre entre plaine et montagne. « Deux territoires jadis complémentaires où il était devenu impossible de faire pâturer les troupeaux ovins l’hiver, en raison de l’urbanisation », détaille Michel Cabanat, éleveur à La Bastide.

 « Cette démarche est innovante, insiste Anne Rouquette, technicienne à la chambre d’agriculture qui a accompagné le projet. La recherche d’une autonomie fourragère, pour diminuer ses charges et améliorer son revenu, reste classique. Mais il est peu courant de cultiver céréales et fourrages sous nos latitudes. Et l’originalité du projet réside dans son aspect collectif. Cochant toutes les cases de la protection de la biodiversité, il a d’ailleurs reçu le trophée de l’agro-écologie 2017 et suscité l’intérêt des chercheurs, dont l’Inra. Ces éleveurs se sont lancés dans l’aventure, sans garantie. Aujourd’hui, il faut les aider à pérenniser un projet qui fait l’unanimité. »

Pérenniser l’expérience

Sur les exploitations, les cultures mises en place par La clé des champs fleuris ont des retombées. Chez Olivier Gravas, les céréales et le foin bio achetés à prix coûtant à la SARL, lui ont permis de passer son exploitation en agriculture biologique. Ou encore à Evol, où Benoit Vincent complémente désormais l’alimentation de ses brebis avec des céréales pendant l’agnelage, ce qui joue en faveur du poids des agneaux. Autour des fermes, les prairies de fauche ont été converties en pâturages et à Claira, les éleveurs ont appris à cultiver la terre, un autre métier. Ce projet qui leur permet de sortir de leurs exploitations, « vaut aussi pour la convivialité », rajoute Joël Trézeguet, éleveur à Olette. Y compris avec les propriétaires fonciers, plus d’une soixantaine au total. « Ces derniers peuvent engager leurs terres pour un an tacitement renouvelable ou pour un bail de cinq ans, détaille Olivier Gravas.  Et chaque année, un repas réunit élus, propriétaires, éleveurs ainsi que les partenaires. Mais cette démarche a aussi ses difficultés. »

La distance entre les fermes et les cultures, les aléas des récoltes, un manque de garantie sur le foncier ou encore la charge de travail, fragilisent l’expérience. Plusieurs solutions sont envisagées comme installer un agriculteur sur place pour faire le relais ou trouver de nouveaux associés. Selon Olivier Gravas, l’embauche d’un salarié constitue aussi une piste. « À condition d’avoir le financement. Si la SARL bénéficie de certaines aides de la Politique agricole commune (Pac), elle n’émarge pas aux mesures agri-environnementales, parce qu’elle est atypique. » « Et pourtant, la convention que les éleveurs ont passée avec la fédération, entraîne des contraintes et une perte de rendement au bénéfice de la biodiversité », rajoute Olivier Galaup pour qui la fusion de l’Agence française de la biodiversité avec la Fédération des chasseurs pourrait ouvrir de nouvelles perspectives en matière de financement. 

 Entretenir les friches, une obligation

Saint-Laurent de Salanque a été conquis par l’expérience menée à Claira. Depuis 2017, 4,5 ha ont été mis à disposition des éleveurs. Et 10 ha supplémentaires sont envisagés. « La mairie leur a confié une réserve foncière constituée à l’entrée de la ville, explique Marie-Claude Alba, adjointe. Ici, des terres agricoles sont laissées en friche suite au recul de la vigne et de l’arboriculture. Il est vain d’espérer qu’elles deviennent constructibles. Elles sont classées en zone inondable et la politique d’urbanisation est à la valorisation de l’existant, pas à l’extension. »

Pour la commune, dotée d’un Agenda 21, l’entretien des friches est obligatoire. « Ce projet diminue les frais et joint l’utile à l’agréable, détaille Tristan Fajula, chargé de mission.  Outre les risques d’incendie, les friches comptent des plantes allergènes, une petite faune indésirable et favorisent les décharges sauvages. » « Ce projet fait aussi reculer les nuisances et le choix de l’agriculture biologique est un atout pour les riverains », conclut Marie-Claude Alba. 

Plus d’infos : Projet Fricato sur www.idele.fr

[INTERVIEW] « Relocaliser des filières et une partie de l’alimentation à Belle-Île »

Créé le : 23/05/2020

Crédit Photo : Caroline Trouillet. 

Propos recueillis par Élodie Crézé

Victor Giguet-Chevalier est chargé de mission agriculture-alimentation pour le Centre permanent d’initiatives pour l’environnement (CPIE) Belle-Ile-en-mer. Celui-ci met en œuvre, depuis 2018, le Projet alimentaire territorial ( PAT)* de l’île, territoire insulaire du Morbihan, en vue d’en refonder toute la stratégie alimentaire et de relocaliser les filières.

Quel est le profil de Belle-Île, et l’objet du Pat dans ce contexte ?
Belle-Île s’inscrit dans un système de production agricole global conventionnel, avec le recours à des structures industrielles dimensionnées à l’échelle régionale comme la laiterie Lactalis de Pontivy ou l'abattoir Bigard de Quimperlé. L’idée du Pat est de restructurer, à l’échelle de ce territoire insulaire, l’articulation entre production et consommation, et d'en limiter la distanciation. Il y a forcément des intermédiaires, par exemple pour la transformation de la viande. L’idée n’est pas non plus de nier l'utilité de l’industrie agroalimentaire, mais plutôt de relocaliser ces outils industriels pour reprendre la main sur le devenir des filières et une partie de l’alimentation. Si nous recevons des enseignements du continent et d’autres territoires insulaires, la démarche atteint ici un stade de maturité élevé. Belle-Île est, de ce fait, un territoire pilote.

Quels exemples concrets de relocalisation de l’alimentation à Belle-Île pouvez-vous donner ?
Depuis une dizaine d’années, un abattoir local fonctionne sur l’île. Il y a aussi un camion de lait qui assure la collecte, financé, comme l’abattoir, par l’intercommunalité. Des producteurs se sont regroupés pour lancer un point de vente collectif, « Au coin des producteurs », qui permet d’écouler la production locale ; une fromagerie s’est montée et le projet d’une laiterie coopérative semi-industrielle est en voie d’aboutissement.

Comment le Pat intègre-t-il les enjeux de l’insularité ?
Le fait d’être un territoire insulaire constitue un élément pédagogique puissant : on remarque davantage l’aberration à faire faire des allers-retours à un produit entre l’île et le continent, notamment à des animaux destinés à la viande. D’autant plus que le coût du transport est plus important sur une île. En revanche, l’insularité présente un caractère particulier quand il s’agit de structurer une démarche collective : les agriculteurs sont davantage choisis par le territoire qu'ils ne se choisissent entre eux comme cela peut être le cas ailleurs, même si la solidarité insulaire est bien réelle.


*Projets Alimentaires Territoriaux (PAT), prévus dans la loi d’avenir pour l’agriculture, l’alimentation et la forêt du 13 octobre 2014 (Art 39), au sein de territoires urbains comme ruraux. Ils ont vocation à répondre aux enjeux tels que la souveraineté alimentaire des territoires, ou encore la construction commune d’un système alimentaire durable et responsable.

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