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[Tribune] : CRISES SANITAIRES, ECOLOGIQUES, SOCIALES, ECONOMIQUES : POUR UN MONDE VIVABLE, COOPERONS

Créé le : 04/05/2020

Par Arnaud Schwartz, président de France Nature Environnement

Face au Covid-19 et aux multiples crises qu’il révèle, Arnaud Schwartz appelle chacun.e à préférer la coopération à la compétition. Défendre nos intérêts personnels au détriment de l’intérêt général nous fera tous perdre. Car si cette pandémie révèle et exacerbe nos fragilités individuelles et collectives, elle nous démontre aussi que la coopération nous grandit quand la compétition, au mieux nous ridiculise et au pire, nous met collectivement en danger.

Coopérer fait d’abord du bien d’un point de vue individuel. De toutes ces initiatives pour soutenir les soignants, à la réorganisation des solidarités, qui s’opère du mieux possible : aide scolaire pour les enfants, places d’accueil pour des personnes sans domicile vivant avec un chien… Comme trop souvent, ce sont les plus fragiles qui souffrent le plus durement de la crise. Si la solidarité ne peut pas tout résoudre, elle adoucit les difficultés.

La coopération, c’est la voie choisie par FNE depuis plus de 50 ans. Aujourd’hui, parmi les millions d’actifs dans une grande incertitude professionnelle se trouvent de nombreuses associations du mouvement, qui ont dû opter pour le chômage partiel. Notre fédération a été fondée sur une conviction : ensemble, nous sommes plus forts. Alors dans cette période pleine d’incertitudes, le mouvement s’attache à coopérer. Une nécessité pour nous, mais aussi pour l’intérêt général, afin que les défenseurs de la nature puissent apporter leur expertise aujourd’hui, demain, à toutes les échelles et sur l’ensemble du territoire.

Devoir commun

Préférer la coopération à la compétition, c’est aussi un devoir commun. Cette pandémie nous rappelle, s’il fallait encore le prouver, que les intérêts économiques ne peuvent être au-dessus de tout. Le Covid-19 s’est abattu sur la France en pleine crise de l’hôpital, soulignant le caractère vital d’un système de santé robuste. La pandémie se révèle par ailleurs intimement liée à la crise environnementale : destruction des écosystèmes ou encore multiplication des élevages intensifs favorisent l’apparition et la diffusion de tels virus. Résultat ? L’économie en pâtit rudement, comme la société toute entière. Coopérer, malgré nos divergences, est bien une nécessité.

Le président Macron a annoncé vouloir des « décisions de rupture » après la crise. Associer toutes les composantes de la société civile et ne plus dissocier les crises serait un pas immense. Car ces crises sanitaires, environnementales, sociales et économiques sont interdépendantes. Les solutions doivent être mises en cohérence. Déploiement de l’agroécologie, des énergies renouvelables, des PME de l’artisanat… Envisageons une relance économique basée sur la résilience durable des territoires. Notre appel est simple : décideurs publics et privés, osons la coopération au nom du bien commun. Proposons un projet stimulant d'après crise, porteur à la fois d'espérance et de bon sens !

Loin des replis nationalistes, la coopération s’avère également vitale à l’échelle européenne. Travaillons entre États pour combattre le coronavirus mais aussi pour lutter contre ses causes et ses conséquences. Les pandémies futures, tout comme les pollutions, le dérèglement climatique ou encore la crise de la biodiversité, ne connaissent pas les frontières.

Le défi semble immense et ce n’est pas seuls que nous réussirons à y répondre. Mon appel est donc sans ambiguïtés : pour sortir de ces crises, mettons nos égoïsmes de côté et coopérons au service de l’intérêt général. Prenez soin de vous, de vos proches, des inconnus dans le besoin, du monde vivant qui vous entoure et déployons nos énergies pour sortir par le haut des crises inédites que nous traversons.

[ BLOOM ] "Osons sauvegarder la petite pêche côtière !"

Créé le : 04/05/2020

390 petits pêcheurs côtiers, chefs, mareyeurs, scientifiques, élus locaux et nationaux, euro-députés, figures publiques et associations demandent au gouvernement français de sauvegarder la petite pêche française. Un appel signé et relayé par l'association Bloom.

La petite pêche côtière est en souffrance et son avenir est plus que jamais en danger en cette période de crise du COVID-19.

La tentation est grande d’attribuer ces problèmes aux conditions exceptionnelles que nous traversons. Mais la crise mondiale actuelle ne fait que mettre en lumière et amplifier des problèmes structurels déjà existants. En effet, depuis plus de 50 ans des politiques publiques défaillantes ont permis l’essor d’une pêche industrielle qui saccage notre bien commun, l’océan, à un rythme sans précédent dans l’histoire de l’humanité. Cet essor s’est fait au détriment d’une petite pêche côtière, la seule capable d’assurer la protection de l’océan en raison de son ancrage dans les territoires, sa connaissance des écosystèmes marins locaux et ses méthodes de pêche douces. 

Or l’océan est le poumon oublié de la planète : il produit 50% de l’oxygène que nous respirons, soit une respiration sur deux, et absorbe une grande partie du CO2 que nous rejetons. Il est essentiel à la lutte contre le changement climatique. Si la petite pêche côtière s’effondre, c’est donc notre avenir qui s’effondre avec elle.

Ce risque d’effondrement de la petite pêche côtière est de fait révélateur de notre impréparation face aux mutations écologique et sociale : la crise actuelle nous rappelle de manière brutale l’impérieuse nécessité de redéfinir et défendre les activités essentielles à notre avenir – les activités respectueuses et protectrices du bien commun, telle que la petite pêche côtière. Or pour cela nous devons oser, sans équivoque.

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[BORIS CYRULNIK] : « redonner du sens à la vie »

Créé le : 03/05/2020

Le neuro-psychiatre Boris Cyrulnik a fait connaître en France le concept de résilience (renaître de sa souffrance). Un concept plus que d'actualité en cette période de crise, avec la pandémie de Covid-19. Avant de retrouver le psychiatre sur notre site pour une conversation avec Sans transition! le 15 mai prochain, nous republions cet entretien réalisé il y a trois ans, autour de la notion de « bien-être ».

Burn out, suicide, souffrance… Pourquoi de plus en plus de gens souffrent tant au travail ?

L’homme souffre d’abord psychologiquement au travail, bien que la souffrance physique se manifeste toujours dans certains métiers, notamment par la sédentarité que provoquent les machines. Par manque d’activité physique notamment dans leur travail, de nombreuses personnes sont touchées par le diabète, les maladies cardio-vasculaires la malbouffe et autres troubles de la sédentarisation. Avec Internet : d’aucuns peuvent même aller jusqu’à passer entièrement leur vie du fauteuil au lit… A contrario, quand j’étais gamin, le travail se caractérisait d’abord par une souffrance physique. Les paysans se levaient à l’aube, mangeaient à peine à midi. J’ai le souvenir de mon père croquant un quignon de pain au déjeuner. Les paysans et mineurs travaillaient à l’époque jusqu’à 15h par jour. Le labeur prenait alors la forme d’une souffrance avant tout physique. Désormais, la souffrance est provoquée par nos progrès technologiques. Nous faisons passer les machines avant les hommes. Certes, l’homme a fait de gros progrès technologiques, mais au prix d’une altération majeure des relations humaines au quotidien. Nous pouvons dire que ces relations humaines sont pour l’heure « déritualisées ».

Qu’appelez-vous la « déritualisation » sociale et en quoi ce phénomène nuit-il aux humains dans leur quotidien ?

Au travail, on se dit de moins en moins « bonjour », voire uniquement par l’intermédiaire d’écrans. Parallèlement, les entraides tendent à disparaître au quotidien. Lorsque j’étais étudiant en médecine, les jeunes étaient plus solidaires. Maintenant les étudiants cachent leurs cours car le copain est devenu un concurrent… C’est le sprint social, la compétition au détriment de la coopération, qui désolidarise les familles. Prenons l’exemple des agriculteurs, un métier dans lequel la solidarité a toujours eu une grande place. Aujourd’hui, les nouveaux paysans sont devenus des entrepreneurs de haut vol, des chimistes, des mécaniciens. Mais ils sont de plus en plus seuls sur leur tracteur. Le lien social disparaît. C’est d’ailleurs bien souvent pour cela qu’ils font face à d’importants risques psychosociaux, dont les suicides…

En quoi ces générations passées que vous évoquez tissaient-elles davantage de lien social ?

Jadis, malgré l’épuisement physique, il y avait bien souvent davantage de convivialité (à l’instar des fêtes de village), associée à une véritable culture populaire. Des cars ramassaient les ouvriers d’Aubervilliers pour faire la fête, voir des opéras, du sport… J’habite à la Seyne-sur-Mer dans le Var et tous les week-ends les italiens et les polonais jouaient de la musique ensemble. C’était un délice relationnel malgré l’épuisement physique. Un vecteur de bien-être. Tout cela a disparu. Lors des fêtes d’entreprise, les gens n’éprouvent plus cette authenticité. Ces soirées sont elles-mêmes de grands spectacles commerciaux. Et la fête de la musique devient également un raout commercial, un boucan. Il faut du temps, pour transformer les rituels…

Comment en est-on arrivé à cette perte de repères et de liens ?

Pour comprendre, nous devons remonter le temps jusqu’à nos origines. Avec Homo Sapiens, notre espérance de vie était brève. Jusqu’au XIXe siècle et la révolution industrielle, l’espérance de vie des femmes avoisinait 36 ans. Au Congo, c’est 40 ans actuellement. Il y avait jadis la famine, le froid, et déjà la pollution des grandes villes avec la révolution industrielle. Les risques écologiques étaient déjà grands. Jusqu’en 1950, il fallait triompher de la nature, c’était notre ennemi. Triompher du tétanos, de la polio… Pour vivre mieux. Depuis 1960, la culture est devenue notre ennemie car la culture a modifié la nature, au risque de nous faire perdre la tête. C’est nous qui intoxiquons l’eau, l’air… c’est nous les humains qui avons dégradé l’environnement. Nous influons même notre climat planétaire : la sécheresse est en train de se développer à grande vitesse. Or sans eau notre espérance de vie est courte. Face à cet environnement chamboulé, beaucoup de repères ont été perdus. Résultat : la migration devient urgente à cause des catastrophes humaines et politiques. 60 millions de migrants arpentent la planète. On en attend 200 millions les prochaines années. Jusqu’à maintenant, les migrants participaient à la richesse d’un pays d’accueil or si 200 millions de gens sont obligés de partir de chez eux, il va y avoir un énorme bouleversement culturel. Je fais le pari que ça va être l’enjeu majeur des années à venir…

Dans ce contexte « déritualisé », peut-on vraiment envisager un état de bien-être collectif durable ?

Le bien-être est le résultat d’un rythme, d’une alternance entre la fatigue physique et le repos physique. Entre l’effort intellectuel et la décontraction intellectuelle. Si l’on perd ce rythme, alors on arrive à des situations difficiles, où les risques psychosociaux (RPS) deviennent prégnants. Où l’humain décroche. Ainsi, notre société invite au décrochage. Paradoxalement, alors que nous n’avons jamais été autant en bonne santé, on observe pourtant beaucoup de mal-être au quotidien. Pour envisager un bien-être collectif, nous devons remettre du sens dans le travail, dans nos vies. Pour retrouver le goût de l’effort et l’intensité qui précède le bien-être. Aujourd’hui on accumule, on consomme dans l’urgence. Cette consommation dans l’urgence n’a malheureusement plus aucun sens. Seule la drogue permet de jouir sans y mettre du sens.

Pourquoi certains ont-ils perdu le sens de la vie ?

Pour parler de sens, parlons de signification et de direction. Jusqu’ici, le rêve était de triompher de la nature, désormais seule une minorité rêve d’aventure sociale. Une majorité n’a plus accès au rêve. Pour nos grands-parents, ce sens leur était imposé. À présent, c’est à nous de le recréer. Or on ne peut créer du sens que par la réflexion. Mais tout le monde n’en est pas capable, alors que tout le monde était capable de participer au travail à la mine… On retrouve cette minorité clivée, qui court le monde. Et une majorité de largués pour lesquels la vie n’a plus aucun sens. Ces derniers n’arrivent pas à créer le sens nécessaire.

 

Sans transition ! convie Boris Cyrulnik pour une conversation citoyenne exceptionnelle ! Nous lançons avec lui un nouveau format en ligne : Le Web sonne.

> Rendez-vous en ligne le vendredi 15 mai à 17h30 !

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[ ALAIN CAILLÉ ] « Le convivialisme, s’opposer sans se massacrer »

Créé le : 30/04/2020
Alain Caillé. Crédit Photo : DR

Alain Caillé est sociologue, professeur émérite de l’Université Paris Ouest Nanterre, fondateur et directeur de La Revue du MAUSS (Mouvement anti-utilitariste en sciences sociales). Auteur du Manifeste convivialiste, qui tend à donner des pistes concrètes sur l’art de vivre ensemble à l’échelle de l’humanité, il nous accorde un entretien, alors que le Second manifeste convivialiste, qui vient d’être publié, est désormais signé par 300 intellectuels du monde entier.

Sociologue et catalyseur du convivialisme, philosophie qui encourage à prendre soin des autres mais aussi de l’environnement, Alain Caillé nous livre une interview à l’occasion de la sortie d’un Second manifeste convivialiste. Il nous invite, face à l’urgence, à réapprendre à vivre ensemble dans un monde en crise et en perte de sens qu’il faut réinventer.

Quelle définition simple pourrait-on donner au convivialisme ?

C’est une philosophie de la convivance, terme accepté par l’Académie française, un art de vivre ensemble en s’opposant, mais sans se massacrer et en prenant soin de la nature. La formulation « sans se massacrer » apparaît dans l’essai de Marcel Mauss(1), daté de 1925, au sujet de ce qu’il appelle la triple obligation de donner, recevoir et rendre. C’est à travers le don qu’on fait alliance et qu’on fabrique des sociétés. Mais sa conclusion est qu’il faut que les hommes apprennent à s’opposer sans se massacrer, et à se donner sans se sacrifier. Cette définition gomme un peu le côté gentillet qu’on peut trouver dans le mot convivial – on n’a pas trouvé de meilleur nom ! Tout l’enjeu de l’art de vivre ensemble consiste à gérer les oppositions de façon à ce qu’elles deviennent créatrices, fécondes, et non pas destructrices.

Pourquoi avoir écrit un second manifeste ?

Trop de questions théoriques et pratiques restaient à peine effleurées dans le premier. La question du rapport à la nature n’était pas suffisamment développée, celle du rapport à la démocratie n’était même pas évoquée. En effet, il allait de soi en 2013, lors de l’écriture du 1er manifeste, que le convivialisme était démocratique. Il fallait davantage développer l’idée d’un « pluri universalisme », c’est-à-dire l’idée que l’universalisme est pluriel, comme aujourd’hui le rapport entre les différentes religions, cultures, civilisations paraît fondamental. Il fallait aussi entrer dans le détail des mesures politiques pratiques qui étaient proposées, et à peine esquissées dans le 1er manifeste. Surtout, il fallait que le convivialisme devienne international. Les signataires du 1er manifeste, une soixantaine, étaient tous francophones et majoritairement français. Le second est signé par près de 300 personnalités internationales, de 33 pays différents.

Quel est le profil des signataires ?

Ce sont principalement des personnalités intellectuelles et académiques, des philosophes, historiens, économistes, et quelques personnalités militantes, des écrivains et des artistes. Il n’y a pas de personnalités directement politiques. Il nous a semblé important de ne pas apparaître liés à tel ou tel parti politique. Une des forces du convivialisme, c’est qu’y adhèrent des gens d’origines idéologique et politique extraordinairement variées, de la gauche des gauches au centre droit. Cela permet de montrer que face aux urgences actuelles – climatique, environnementale, sociale mais aussi économique et politique, quand on voit que les équilibres démocratiques sont en train de s’écrouler un peu partout, du Brésil à la Turquie, en Europe de l’Est ou même aux Etats-Unis à certains égards, – il y a urgence à se mettre d’accord sur quelques principes fondamentaux par-delà les divergentes trajectoires idéologico-politiques des uns et des autres.

Justement, face à l’urgence, le chemin à parcourir pour instaurer le convivialisme n’est-t-il pas trop long ?

C’est tout le problème en effet. Mais ce qui est encourageant, c’est de voir des gens très différents se retrouver malgré tout sur un certain nombre de principes communs : notamment autour du constat de l’inefficacité de la plupart des luttes actuelles contre les principales sources de dérèglement du monde. Le consensus porte sur le fait que le facteur principal du dérèglement du monde est la domination, depuis 30 ou 40 ans à l’échelle mondiale, d’un capitalisme rentier et spéculatif, dont l’idéologie est le néolibéralisme. Les milliers d’initiatives qui existent pour vivre dans un monde plus convivial, plus écologique, ne font pas le poids face à cela. Le constat qui justifie l’existence du convivialime est que nous sommes idéologiquement démunis. Nous partageons tous des restes des grandes idéologies politiques du passé (libéralisme, socialisme, communisme, anarchisme…) mais tout cela n’est pas à la hauteur de l’époque. Nous avons besoin d’un fonds doctrinal commun à opposer au néo libéralisme, c’est-à-dire un ensemble de valeurs explicitées auxquelles on pourrait se référer. Cet accord idéologique est le préalable à des changements politiques véritablement significatifs.

« Le constat qui justifie l’existence du convivialime est que nous sommes idéologiquement démunis ». Alain Caillé

 

L’effondrement est-il inexorable ou avons-nous encore une chance de mettre en œuvre des changements significatifs ?

L’espoir est bien d’y échapper ! Parmi les signataires du second manifeste, il y a notamment Pablo Servigne (théoricien de la collapsologie –ndlr). Pour lui l’effondrement est inéluctable, mais en signant, c’est une façon de dire que malgré tout, si on a la possibilité d’agir, il faut le faire.

Dans le Manifeste convivialiste, vous fustigez l’hubris, cette propension de l’être humain à être violent et son incapacité chronique à coopérer. Peut-on espérer changer la nature humaine au point d’effacer ce trait ?

On ne peut pas changer la nature humaine, simplement elle est plastique. Elle est tiraillée en permanence entre une aspiration à faire le bien ou au contraire le mal. Dans le manifeste, le projecteur est braqué sur ce problème central qui à mon sens est le celui de l’humanité depuis ses débuts. C’est la propension de l’espèce humaine à vouloir toujours plus, à être perpétuellement insatisfaite et à basculer dans un désir de toute-puissance. Ce désir a été en partie conjuré à travers l’Histoire par des régulations religieuses, éthiques, politiques ou morales, mais aussi freiné par l’absence des moyens techniques dont on dispose aujourd’hui, qui lui donnent des proportions quasiment apocalyptiques. Il nous faut retrouver des valeurs centrales auxquelles tout le monde puisse se référer, qui sont des valeurs de survie et de coexistence. Pour le dire simplement, il faut refonder une vraie moralité publique. Il y a eu une perte du sens du bien commun, et il est urgentissime de le retrouver.

En quoi l’hubris est-il lié au néo-libéralisme ?

Le néo-libéralisme est l’ennemi déclaré. Nous en proposons une caractérisation assez précise au début du manifeste qui repose sur six allégations : la société n’existe pas, seuls existent des individus ; la soif du profit est une bonne chose ; plus les riches seront riches et mieux ce sera ; le seul mode de coordination efficace et légitime entre les humains est le marché financier ; il n’y a pas de limite (toujours plus veut dire toujours mieux) ; enfin, il n’y a pas d’alternative. Il s’agit des propositions de Margaret Thatcher. Aucune ne tient debout ni théoriquement ni empiriquement, et pourtant cela forme l’ensemble du discours qui domine le monde depuis plus de trente ans et auquel on ne sait pas s’opposer. Le convivialisme réfute donc ce capitalisme rentier et spéculatif qui est un capitalisme dérégulé.

Comment faire adhérer le plus de monde au convivialisme, convaincre toutes les franges de la population, y compris les plus démunis ?

Il y a urgence à montrer concrètement, avec un texte d’une autre nature que ce manifeste, ce que la grande majorité de la population aurait à gagner au convivialisme. On voit bien que la mondialisation profite environ à 10 % de la population, et à seulement 1 pour 1000 de manière vertigineuse. Il faudrait donc expliquer cela à des catégories de la population qui l’ignorent très largement, c’est-à-dire en France aux gilets jaunes, aux gens de la France périphérique, du monde rural en déshérence, mais aussi aux salariés notamment de la fonction publique, aux gens des cités, aux cadres supérieurs de bonne volonté citoyenne...

Presque tous les partis politiques pensent résoudre les problèmes avec toujours plus de croissance et d’argent. Or, nous sommes confrontés à une stagnation séculaire de la croissance : ses forts taux ne reviendront pas, et de toute façon c’est insoutenable écologiquement. Il faut donc inventer tout un art de vivre. La question fondamentale qui demeure est comment, sans davantage d’argent, pourrait-on mieux enseigner à l’école, mieux soigner à l’hôpital, avoir une justice plus efficace, des prisons qui ne fabriqueraient pas des délinquants ? Nous devons convaincre la majorité de se dire convivialiste, ne serait-ce que pour devenir le symbole d’un espoir.

Quelle réponse le convivialisme peut-il apporter à la crise sanitaire,  sociale et économique causée par le covid-19 ?

Il est un peu tôt pour vous répondre. L'avenir proche est encore très incertain. Mais il est peu douteux que le monde de l'après-Coronavirus devra être moins inégalitaire, plus solidaire, plus convivialiste, donc. Cela passera par l'instauration d'un revenu universel, dont de premières formes risquent d'être expérimentées assez prochainement avec une distribution possible de « monnaie hélicoptère », de l'argent versé directement sur le comptes des citoyens, et notamment les plus démunis.

  1. Marcel Mauss, Essai sur le don. Forme et raison de l'échange dans les sociétés archaïques, PUF, coll. « Quadrige Grands textes », 2007, 248 p.

 

> À lire : Second Manifeste Convivialiste, Actes Sud, février 2020, 9,80 euros.

> Plus d’infos : http://convivialisme.org/

[Covid-19] Le “contact tracing” des humains, c’est NON !

Créé le : 27/04/2020

Le “contact tracing” des humains, c’est NON, et encore plus NON sans débat dans une démocratie pleinement établie !

Communiqué écrit par Minga, La Quadrature du Net, la confédération paysanne, l’Alliance Slow Food des cuisinières et cuisiniers, le Syndicat des Travailleurs et Travailleuses du Jeu Vidéo, Collectif des Livreurs Autonomes de Paris, Collectif des Associations Citoyennes, le Syndicat des Récoltants Professionnels d’Algues de Rive de Bretagne, le syndicat des artisans semenciers, la coopérative les oiseaux de passage, la scop EKITOUR, la coopérative Pointcarré, Syndicat Solidaires informatique. #stopcovidnon

Pour préparer le déconfinement, le président propose le déploiement d’une application sur les smartphones qui permettrait d’ “identifier les chaînes de transmission” du virus intitulée “Stop Covid”. Cette application permettra de savoir si vous avez été en relation avec une personne atteinte par le Covid. Cette “proposition” sera soumise au Parlement le 28 avril. Comme le soulignent beaucoup d’informaticien·nes, syndicalistes, chercheur·ses et professionnel·les du droit 1 , alors que l’efficacité sanitaire de ces technologies sur la pandémie est très discutable, le risque d’atteinte durable à nos libertés individuelles est par contre très sérieux.

Appuyée par l’énorme puissance technologique, financière et idéologique des GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) qui comptent parmi les grands bénéficiaires économiques de la crise sanitaire mondiale, la tentation des classes dirigeantes de passer d’un état de droit à un régime de surveillance généralisée de la population est bien réel et nous concerne toutes et tous, pendant et après l’épidémie. Quand des initiatives appellent à la mise en place d’applications de “tracing” humain présentées comme acceptables parce que portées par des structures coopératives, au nom d’idéaux démocratiques, il y a de quoi être consterné.

Pour le mouvement coopératif, pour l’ensemble du mouvement de l’économie sociale et solidaire, pour le mouvement des communs, mais aussi pour l’ensemble de la société et des élu·es c’est aujourd’hui l’heure du choix. Comment imaginer qu’au nom du peuple français, des élu·es de la République entérinent un tel blanchiment totalitaire ? Il y a des moments où pour défendre nos libertés, notre responsabilité c’est de trancher entre un oui ou un non : il n’y a pas de place pour l’abstention. Pour nous, c’est NON. 

1 - Voir l’analyse de la Quadrature du Net : https://www.laquadrature.net/2020/04/14/nos-arguments-pour-rejeter-stopc... ou cette contribution d’universitaires : https://risques-tracage.fr/ et celle de Solidaires informatique : https://cutt.ly/UyogRlW 

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[INTERVIEW] Gilles Clément : « Nous appartenons à la nature et nous en dépendons »

Créé le : 24/04/2020
Photo : Domaine du Rayol

Photo : Domaine du Rayol. Gilles Clément se présente comme un jardiner car il donne une « préséance au vivant plutôt qu'à la construction dans l'espace »

Par Élodie Crézé et Julien Dezécot

Jardiner, paysagiste, entomologiste, biologiste : Gilles Clément plonge les mains dans la terre et nous livre son rapport sensible à la nature. Pour ce philosophe et artisan des jardins, il faut cesser de concevoir la nature comme une altérité, et accepter d’en faire intimement partie. Notre avenir en dépend !

Gilles Clément est jardinier, écrivain et paysagiste. Pour lui, l’homme entretient l’illusion de la maîtrise de la nature. Ce rapport de force et cette marchandisation de la nature nous précipitent vers le dérèglement climatique, alors que nous devrions nous atteler à en décrypter les innombrables mystères. Pour la survie de l’humanité.

Vous avez coutume de vous présenter comme un jardinier. Qu’est-ce que ce terme signifie pour vous ?
En effet, bien que paysagiste, je me présente plutôt comme jardinier car je mets les mains dans la terre. Je donne une préséance au vivant plutôt qu'à la construction dans l'espace, même si les deux sont importants. Je suis jardinier au sens où j’établis un dialogue avec le vivant, ce qui n'est pas du tout une obligation pour le paysagiste, qui peut faire un paysage avec du béton, des pierres et du fer. Pour ma part, je suis dans l'obligation de connaître le nom de la plante, comment elle vit, comment on fait pour s'en occuper, est-elle mangeable, dangereuse, à quoi elle sert dans l'écosystème, etc.

 

Racontez-nous votre rencontre, adolescent, avec le jardin ?
Chez mes parents il y avait un petit jardin, où j’ai commencé vers 10-11 ans à grattouiller la terre et à planter des choses. Il était très facile d'en sortir et d'aller dans la lande, un territoire sauvage, où j'ai finalement beaucoup plus appris que dans le jardin en question. J’observais la végétation mais surtout les insectes, les animaux. La première fois que j'ai vu un lézard vert, ce fut un grand choc… une chose extraordinaire ! Cela se passait en dehors de l’enclos – même s’il n’était pas très clos - du jardin.

 

Comment qualifierez-vous ce rapport à la nature, forgé très tôt chez vous ?
Je dirais qu'il s’est d’abord traduit par l’étonnement, en particulier en regardant un insecte, un lézard ou un oiseau. Je pourrais aussi le qualifier d'émerveillement, face à ce que je ne saisissais pas mais qui me fascinait et me donnait envie de dialoguer, de comprendre… C’est ainsi que cela a commencé, puis, très vite, je me suis tourné vers les plantes. C’est assez logique puisque nous sommes complètement liés, nous, mais aussi les insectes et les plantes, les oiseaux, à un ensemble que l’on appelle aujourd'hui l'écosystème. Même si je ne le nommais pas ainsi à l’époque.

 

Souvent l’homme essaie de forger la nature pour en devenir, en quelque sorte, le maître. C’est une vision contraire à ce que vous prônez…
On prétend que l'homme dirige la nature mais il ne dirige absolument rien du tout ! Il fait partie de la nature. C’est une très mauvaise idée d’instaurer une distance entre elle et nous, et de se dire qu’elle est ailleurs. L’écologie nous apprend que l’homme se donne seulement l'illusion de la maîtrise avec des produits et des machines, qui sont effectivement très performants. Seulement, l’exploitation industrielle du territoire est absurde, car elle ne fait que se mettre au service d'une espèce en détruisant toutes les autres… alors que nous dépendons de l'ensemble. Nous annihilons ainsi toute possibilité de vie dans le futur !

 

Pourquoi les espaces tiers, ces lieux négligés ou inexploités, vous sont-ils si chers ?
Ces endroits que j’appelle le Tiers paysage, sont des friches, des lieux résultants de l’abandon du pouvoir de l’homme. Certains sont devenus de véritables forêts aujourd’hui. Globalement, qu’ils soient situés dans l’espace rural ou dans les villes, il s’agit de territoires d’accueil pour une diversité qui est chassée de partout ailleurs. Ils constituent un trésor.

 

Vous avez développé le concept du jardin en mouvement. De quoi s’agit-il ?
J’ai utilisé ce terme après avoir mis au point un mode de gestion du jardin qui prend en compte le déplacement physique des espèces végétales sur le terrain, en particulier celles qui voyagent, qui sont vagabondes. Il s’agit de respecter la dynamique naturelle en place.

Photo : Gilles Clément. Le jardin en mouvement de Gilles Clément

Et qu’appelez-vous le jardin planétaire ?
C’est le fait de considérer la planète comme un jardin. Il y a 3 raisons à cela : d’abord la couverture anthropique, le fait que les hommes soient partout - comme le jardinier est partout sur son terrain.
La 2e raison, c’est le brassage planétaire, soit le mélange des espèces végétales, accéléré avec l’intervention de l’homme, qui a donné lieu à des écosystèmes émergeants. La 3e raison provient de la définition même du mot jardin qui signifie « enclos », parce que la vie est contenue dans la biosphère, espace finalement très limité.

 

Certains parlent d’anthropocène. Comment dépasser ce stade ?
L’anthropocène est un terme qui désigne la responsabilité de l'humanité dans les changements qui sont extrêmement rapides - ces changements ont toujours existé : c'est cela qu'on appelle l’évolution. Mais ils étaient beaucoup plus lents avant l’intervention de l’homme. Il est difficile d'imaginer d'abandonner le terme, mais nous pouvons imaginer que si nous reconnaissons notre responsabilité dans l’accélération de ce processus dangereux (le dérèglement climatique – ndrl)et que nous cessons nos bêtises, on parlera peut-être toujours d’anthropocène mais ce sera devenu un tout petit peu plus intelligent, parce que plus conscient.

 

À l’heure du changement climatique, de la crise de la biodiversité globale, comment repenser notre rapport à la nature ?
Il faut abandonner l'idée de la maîtrise de la nature et rentrer dans un dialogue avec elle. Cela implique de la comprendre. Se rendre intelligent, saisir l'intelligibilité du contexte. Or aujourd'hui, qui est capable de mettre un nom sur une plante, un oiseau ou un champignon ? Certainement personne – vous mettez quelqu’un du ministère de l'Environnement tout seul dans le monde sauvage, il meurt en trois jours, faute de savoir comment se nourrir ! Commençons par cela.

 

Sous prétexte de protéger la biodiversité, on parle de « service rendu » par la nature. On a donné un prix à la biodiversité. Est-on en train d'abandonner la nature en tant que mère – la Patchamama- au sens noble, avec cette histoire de coût ?
Nous appartenons à la nature et nous en dépendons. En cela nous sommes plus proches de Patchamamaet de n'importe quelle autre vision animiste, que de la marchandisation. Enfin nous devrions l’être. Mais malheureusement nous sommes prisonniers d’un modèle économique qui décide de se faire de l'argent avec tout et n’importe quoi. On détruit la forêt amazonienne ? On s'en moque, cela rapporte ! On menace l’avenir de l'humanité parce que l’on vit dans l'instant, avec le calcul de la spéculation financière. Il faut évidemment changer de modèle économique.

 

Mais pensez-vous que donner un coût à la nature est une bonne solution pour la préserver ?
Donner un coût n'est pas une solution pour préserver quoi que ce soit, mais pour spéculer. Nous sommes capables de spéculer avec n'importe quoi, y compris avec le CO2. Ainsi, on marchandise la pollution, c'est invraisemblable ! Il faut abandonner ce modèle économique qui consiste à tout chiffrer. Pourtant, les billets de banque ne se mangent pas ! On ne peut pas continuer à vivre comme cela.

 

Les élections municipales approchent. Est-il important de s’engager au niveau local ?
Oui, car c’est à l’échelon local que les choses se passent véritablement. Les lois élaborées au plus haut niveau ne sont que prétendument en faveur de ce que les dirigeants appellent la transition écologique. Or ils font plutôt le contraire en nous enfumant…Par contre dans les mairies, dans les associations, sur le terrain, là, oui, les lignes bougent.

 

Si vous aviez un rêve pour cette nature de demain, ce serait quoi ?
Ce serait de mieux comprendre ce que j'appelle le génie naturel, c'est à dire comment les espèces animales et végétales ont mis au point un système subtil de survie face aux aléas, avec l'invention de moyens de communication. Et cela depuis des millions d’années ! Nous n'avons pas encore compris comment cela fonctionne, nous venons tout juste d’en découvrir l’existence. Nous nous vantons d’avoir créé internet mais cela a été fait bien avant nous !

 

Retrouvez notre entretien en vidéo et le résumé de notre conférence avec Gilles Clément sur le site. Un podcast de la table-ronde qui a suivi est également disponible.

À lire : Le Domaine du Rayol, Oser les Méditerranées, J-P Grillet et G. Clément.(oct 2019) et Le Grand B.A.L., G. Clément, Actes Sud, 2018

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