GRAND ENTRETIEN : VANDANA SHIVA : « Monsanto, Bayer, Syngenta… un cartel criminel »

Créé le : 21/02/2018
Vandana Shiva - Crédit : DR

Sans Transition ! Occitanie organise, jeudi 22 février, une conférence (complète) exceptionnelle avec Vandana Shiva, à Montpellier. Il y a quelques mois, nous l'avions rencontré à La Rochelle, dans le cadre d'une conférence sur l’alimentation, organisée par la Fondation Léa Nature. La militante indienne, qui poursuit sans relâche son combat contre les OGM, nous y exposait ses propositions pour un monde agricole meilleur.

Propos recueillis par Amélia Blanchot

Vous dénoncez le modèle agricole productiviste actuel. Quelles solutions concrètes proposez-vous ? L’agriculture biologique est-elle la seule issue ? 

Le modèle de l’agriculture chimique augmente la taille des fermes et réduit le nombre de fermiers. Il ne peut perdurer car il détruit l’agriculture, les sols, la biodiversité. Le modèle qui nous en délivrera doit être en accord avec les lois de la nature. Nous devons travailler avec les pollinisateurs, avec les sols, avec l’eau, dans un processus écologique. Avec l’agro-écologie, que certains préfèrent nommer « biodynamie », « permaculture » ou « agriculture naturelle », les lois de la nature sont toujours respectées. Le mythe disant que ce modèle ne permet pas de produire suffisamment est dû au fait que nous ne mesurons pas ce qui compte vraiment. Le plus important, c’est la fertilité des sols et le nombre de pollinisateurs, car nous savons qu’ils contribuent à un tiers de la production agricole. Nous pourrons améliorer notre situation en redonnant sa richesse au sol. La solution à la crise agricole mondiale est de développer davantage de petites exploitations biologiques.

En France, les agriculteurs représentent seulement 3 % de la population active. Avez-vous une proposition pour résoudre ce problème ? 

Beaucoup de pays qui se définissaient comme de grandes puissances agricoles ont perdu des fermiers ces 20-30 dernières années. Le déracinement a été très violent. Asphyxiés par les dettes, les petits agriculteurs sont devenus des réfugiés économiques. La première chose à faire est de rendre ses lettres de noblesse à l’agriculture. De même que nous enseignons l’alphabet aux enfants, nous devons leur apprendre à conserver des graines, à jardiner selon les critères de l’agriculture biologique. Chaque école devrait avoir son propre potager et sa cuisine. Chaque matière scolaire devrait être abordée par ce prisme. Par exemple, nous pouvons raconter comment les tomates sont arrivées en Europe pour enseigner l’histoire. Mais nous ne devons pas attendre que les enfants des nouvelles générations grandissent. Il est temps de devenir créatifs et de s’appuyer sur les agriculteurs qui exercent aujourd’hui.

Vous dites que les OGM sont plus pauvres en vitamines et nutriments. Pourquoi ?

Il y a trois raisons pour lesquelles les OGM ne garantissent pas la santé. La première est qu’ils font partie d’un système agricole industriel qui use de la chimie pour reproduire des nutriments qui, paradoxalement, viennent du sol. La deuxième raison est le manque de biodiversité. Si je plante du maïs, des haricots et des courges, j’aurai tous les nutriments dont j’ai besoin. Mais si je fais pousser uniquement du maïs, il ne va pas me procurer toutes les protéines nécessaires. Mon sol sera pauvre en nutriments. Par extension, ma plante le sera aussi. La troisième raison est que cultiver des OGM consiste à induire une fonction dans une plante alors qu’elle ne l’a pas décidé elle-même. Privée de ses capacités naturelles à s’adapter, elle va créer moins de nutriments donc produire une nourriture pauvre.
 

Pourquoi réclamez-vous un moratoire international sur les OGM ?

Beaucoup de pays, comme la France, ont déjà un moratoire. Nous avons suffisamment de preuves des dégâts des OGM. Selon certaines études, 60 % des organismes bénéfiques disparaissent après l’introduction d’OGM. Le cartel Bayer, Monsanto, Syngenta, ChemChina, Dow Dupont est criminel. Dans ce système, des agriculteurs n’ont pas le droit de semer les graines qu’ils veulent et des citoyens n’ont pas le droit de savoir ce qu’ils mangent. Il y en a assez de cette forme d'industrie chimique ! Nous connaissons les bénéfices de l’agro-écologie. Celle-ci doit se développer. Je pense qu’il est temps pour la société de faire une pause face à tant de violences et d’agressions. C’est justement le but d’un moratoire.

À lire : Vandana Shiva, pour une désobéissance créatrice, entretiens avec Lionel Astruc, Actes Sud, novembre 2014, 204 pages, 19 euros.

À voir : Retrouvez en vidéo une autre interview de Vandana Shiva sur le site Éco Bretons : http://old.eco-bretons.info/ecomag/interview/vandana-shiva-nous-pouvons-tous-nous-investir-pour-libert%C3%A9-semences

 


TRIBUNE : Vandana Shiva vit pour son engagement

Lionel Atsruc est écrivain, journaliste et directeur du développement de l’Université Domaine du Possible à Arles. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur Vandana Shiva. C’est d’ailleurs elle qui lui a fait connaître l’opération Tra

que verte, sujet de son dernier livre paru en mai.

 

« Vandana Shiva est connue essentiellement pour son engagement pour la défense des semences. Depuis 1987, elle a développé ce qui est devenu un vaste réseau de 120 banques de graines dans toute l’Inde. Mais il est important de ne pas la cantonner à cela. Son engagement écologique est bien plus vaste. Elle s’est notamment battue contre les grands bar

rages, contre Coca-Cola, sur tous les thèmes de l’agriculture en général, contre les OGM bien sûr. Mais elle a aussi un fort engagement féministe. C’est intéressant par

ce qu’elle est une des rares à le porter à ce niveau-là et depuis aussi longtemps. Elle explique à merveille que l’ultra libéralisme et ses nuisances sont liés à la structure patriarcale de nos sociétés et sait montrer que lorsque les femmes sont aux commandes, les éco-systèmes, la nature, les ressources… sont davantage pris en compte. C’est un message qu’elle porte très fort.

Ma première rencontre avec elle a eu lieu à Delhi en 2010. Mon projet était de rédiger sa biographie. Mais quand je suis arrivé, elle m’a fait passer trois jours dans un tribunal pour le procès de l’opération Traque verte. C’était un départ un peu étrange entre nous et très significatif, je venais pour passer du temps avec elle, mais elle était trop occupée par le procès. Vandana Shiva est quelqu’un qui n’a d’autre vie que son engagement. Cela m’a permis de plonger sans transition dans son univers et j’ai compris qu’il y a deux réalités. Celle qu’on vit ici, un peu comme l’orchestre du Titanic qui continue à jouer comme si de rien n’était pendant le naufrage, et la sienne, qui était d’une importance sans commune mesure. C’est quelqu’un qui a le sens des priorités. J’aime quand elle dit « nous devons obéir aux lois les plus hautes », c’est-à-dire qu’au moment où nos lois, 

celles de l’économie en particulier, ne sont plus adaptées à la pérennité des écosystèmes et de l’espèce humaine, ces lois là ne doivent pas être suivies. »

 Un roman d’investigation sur les dernières heures d'un journaliste dans le centre de l’Inde, dans le contexte de la guerre des matières premières.

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